PROLOGUE

 

 

-          Chut, ne dis plus rien !
-          Mais…
-          Silence, te dis-je !

Esther Seth-Belly, belle femme d’une cinquantaine d’années, parée de ses bijoux les plus ostentatoires, finissait d’enfiler ses longs gants de soie avant de se diriger vers la voiture, suivie de près par son mari Allister. Stanley, leur chauffeur depuis près de quinze années, tenait ouverte une porte de la Rolls-Royce et attendait, impassible malgré le retard déjà conséquent qui allait l’obliger à rouler un peu plus vite que d’habitude. Allister, mécontent mais pas résigné pour autant, ajusta une dernière fois son costume avant  de s’engouffrer à son tour dans l’auguste limousine.
La voiture démarra peu après, quittant Rambouillet pour filer vers Paris. Quelques minutes plus tard, Allister revenait déjà à la charge : son projet d’une exposition à New-York lui tenait tellement à cœur qu’il prétendait encore arracher l’accord de sa femme pendant le trajet qui les emmenait à l’Opéra.

-          Tu ne peux pas m’interd… tenta-t-il.
-          La ferme ! explosa la femme, exaspérée.

Elle ne supportait plus l’entêtement de son mari. Cela durait depuis plusieurs jours. Fidèle à lui-même, il ne lâchait jamais rien, quitte à prendre tous les risques pour obtenir ce qu’il visait. Allister comprit pourtant qu’il était inutile d’aller plus loin ce soir, au risque de perdre ses derniers atouts. Esther n’était pas de ces femmes aisées à convaincre. Il est vrai, aussi, que la nouvelle passion de celle-ci pour le féminisme ne rendait pas les choses faciles depuis sa rencontre avec la redoutable Petra Unger, allemande de son état et, surtout,  fondatrice d’un grand mouvement féministe international.

-          Femmes Libres ! Tu parles d’un nom stupide… Elles ne se sont vraiment pas cassé la tête pour trouver ça… ragea Allister en silence, le regard vissé sur le paysage qui défilait à toute allure.

Esther ne disait plus rien, seulement occupée à se calmer avant leur arrivée à Paris. Ce soir, 20 mai 1996, on donnait une représentation exceptionnelle pour le centenaire de la disparition de  Clara Schumann, épouse du célèbre compositeur Robert Alexander Schumann. Joueuse et compositrice émérite en son temps, elle avait été choisie par Petra Unger pour devenir le nouveau symbole, le porte-étendard sinon le fer de lance, de son militantisme exacerbé.
La grosse dondon teutonne, comme s’amusait à l’appeler Allister, forte de quelques victoires éclatantes, telle que l’adoption en Allemagne de lois qui permettaient enfin aux femmes de disposer de leur plein droit à l’avortement jusqu’à la vingtième semaine de gestation, estimait sans doute en avoir assez fait dans son pays natal pour s’attaquer à présent aux maris de France, dont elle pensait qu’ils descendaient tous du monde porcin, plutôt que de celui des primates.
La détermination de cette femme avait convaincu Esther qu’il était effectivement temps de remettre les hommes à leur place, c’est-à-dire deux pas derrière une femme. Il lui fut facile, grâce à la célébrité d’Allister, de se frayer un chemin jusqu’à cette walkyrie des temps nouveaux. Elles devinrent vite amies, et Esther devint une militante active et efficace. Elle s’était si bien impliquée dans cette révolution qu’elle héritait ce soir du poste très convoité de Présidente du réseau national français qu’elle avait largement aidé à tisser. Et cette glorieuse promotion, quasi-historique selon Petra, aurait lieu tout de suite après le concert qu’un orchestre exclusivement féminin allait jouer en l’honneur du nouvel idéal féminin.
Esther était donc un peu…nerveuse. Aussi attendait-elle de la part de son mari Allister une conduite exemplaire, le moindre faux pas risquant de ruiner sa soirée. Quant à son stupide projet américain, il ne pouvait tout simplement  pas en être question.

-          Des toiles de femmes nues, exposées en public au MOMA… et puis quoi encore ? ruminait-elle dans son coin.

Si Allister était à présent un artiste mondialement reconnu pour la vivacité de ses œuvres, pour ses savants mélanges de couleurs et, surtout, pour sa maestria absolue dans la maîtrise de la lumière, il avait malheureusement contre lui de n'être qu’un homme…  En raison de cette nature détestable, Esther estimait que c’était à elle de décider de sa carrière. Ce qui justifiait qu’elle avait décidé qu’il ne pourrait jamais obtenir ce qu’il demandait. Par principe…

-          Et puis, s’il est devenu ce qu’il est aujourd’hui, c’est quand même grâce à moi…pensait-elle.

Un peu plus tard, la foule des photographes agglutinés derrière les barrières de sécurité les accueillit dans un enfer de flashs qui dura jusqu'à ce qu’ils pénètrent dans le Palais Garnier. Puis, pendant que la Rolls-Royce s’éloignait, une ombre discrète, dissimulée derrière une des colossales statues de la façade du bâtiment, quitta son poste d’observation…


 

ALLISTER

 

 

Esther entraina son mari sous les hautes voûtes du Palais, le gardant près d’elle pour l’empêcher de faire le moindre faux pas. Tout sourire pour le public, elle continuait de le menacer, à l’insu de tous, par quelques commentaires acerbes, prétendant ainsi tout contrôler de lui et elle ne négligeait rien pour le garder sous sa coupe. Il en allait de sa réputation et, aussi, de l’image qu’elle voulait incarner aux yeux de celles qu’elle voulait convaincre de les rejoindre au sein de leur mouvement. Allister devait donc être sous son emprise, sans pouvoir rien dire ou faire qui ruinerait ses ambitions.
Le plus surprenant restait peut-être cette curieuse indolence qu’Allister affichait. Il ne disait rien, semblant attendre que passe le temps. Il était là, tout en étant ailleurs. Son épouse remarqua la chose et se dit qu’il était parfaitement anesthésié, conditionné comme elle le désirait. Elle pouvait donc aller papillonner auprès des invités et s’enivrer des compliments qu’elle estimait mériter.
A peine entrés, ils furent assaillis par les convives. Des dizaines de petits groupes, semés au hasard dans le vaste salon d’accueil, patientaient dans leur costume des grandes occasions, soucieux d’attirer les regards, au moins d’être remarqués. Quiconque prétendait pénétrer dans les cercles fermés de la Jet Set devait en passer par là.
Allister tentait de faire bonne figure mais, les deux pieds figés dans sa soudaine morosité, il mâchonnait sa rancœur. Ce soir, les fastes du Palais ne l’impressionnaient pas, pas plus que cette soirée mondaine. Tous ces types dans leurs uniformes de pingouins l’ennuyaient, pourtant il fallait sourire et faire mine de s’intéresser. Alors, il salua quelques vagues connaissances et puis, surtout, des quantités d’inconnus qui patrouillaient autour de lui dans l’espoir d’une conversation où ils pourraient lui glisser quelques mots à propos de leurs œuvres, qui valaient probablement plus que les siennes, ou encore en faveur d’un proche qu’ils aimeraient lui présenter, histoire de lui donner un petit coup de pouce. Il y avait aussi quelques têtes célèbres, des intellectuels courus par tous les médias de la planète, des gens importants, des philosophes, et d’autres encore, tout droit venus de quelque cabinet ministériel. Des hommes, pour la plupart, et quelques femmes qui s’attribuaient des rôles et des compétences à ce point surhumains qu’ils prétendaient toujours savoir mieux que tout le monde sans rien connaître du monde. Ceux-là constituaient l’Élite de la planète. Des gourous, presque…

Allister, issu des faubourgs miteux de Belfast, considéraient ces boules d'orgueil avec amertume, trop conscient que le monde était finalement dirigé par un troupeau avide et vorace d’esprits pathologiquement atteints. Une caste de privilégiés qui, vivant dans un monde à part, se livraient à toutes les pires expériences possibles, quitte à détruire un monde qu’ils pensaient trop loin d’eux pour en être incommodés un jour. Et, surtout, ils se jugeaient eux-mêmes des dieux sur Terre, sans lesquels rien ne serait possible.
Les « Indispensables », comme Allister aimait à les nommer, regrettant parfois que les cimetières n’en fussent pas plus remplis pour laisser place à un peu plus de bonheur pour les « inutiles »…

Parce qu’il était né dans une famille démunie, son éducation fut différente et sa vision du monde n’avait rien de commun avec tous ceux-là, nés dans l’opulence indécente de gens trop riches pour comprendre la difficulté de la majorité à vivre sans redouter le lendemain. Peut-être était-ce grâce à cela qu’il avait appris à nager dans les eaux troubles de ces faiseurs de crises, déclencheurs d’holocaustes, manipulateurs de République, tripatouilleurs des Tables des Lois pour leur unique bénéfice. Longtemps, il avait espéré pouvoir changer tout ça avant de comprendre qu’un seul homme n’y suffirait jamais parce que ces Indispensables veillaient toujours à garder la main sur les rênes du Pouvoir, la clé des banques dans la poche et un œil attentif sur les arsenaux, au cas où…
Et puis, à son plus grand regret, l’heure n’était pas encore aux révolutions.

« Faire contre malsaines fortunes, bon cœur ! » ironisait-il souvent.

Al avait donc bâti sa vie selon un schéma qu’il avait conçu avec la méticulosité d’un artisan. Il avait atteint ses objectifs, étape après étape, sans accroc ni compromission. Il se réfugiait souvent dans ses petits univers personnels, loin du fracas du monde. La peinture était vite devenue un asile qui lui permettait de soulager son esprit qui se révoltait trop souvent face aux abus cyniques de ceux qui, contre toute logique, s’arrachaient ses toiles. Et la sculpture restait l’ultime domaine dans lequel il pouvait figer ses humeurs. Les postures de ses créations renfermaient de ces messages dépités et malheureux qu’un esprit meurtri lance à la face du monde en sachant que personne n’entendra rien. Il avait amassé des fortunes colossales pour les dépenser dans des œuvres humanitaires, au grand dam d’Esther qui avait fini par prendre le contrôle de sa vie, de sa carrière, de ses rencontres et de tout le reste. Écœuré mais encore amoureux de sa femme, il avait laissé faire sans protester. Tout bien considéré, il se dit un beau matin que toutes ces choses n’étaient pas faites pour lui, qu’il lui suffisait de peindre pour couler des jours heureux, même si pour cela il être complice d’une comédie inhumaine.
Que sa femme prenne donc tout ! Et qu’elle en meurt si c’était pour elle le seul moyen de trouver un sens à son existence…  Lui se contenterait de ses pinceaux, de son atelier et du plaisir infini qu’il prenait à s’évader de sa prison dorée pour garder la fraîcheur des souvenirs de sa jeunesse. La pauvreté avait ses joyaux qu’aucune richesse ne pourrait jamais s’offrir, se disait-il dans ces instants où il sentait la haine s’emparer de lui.
S’il était là, ce soir, c’était parce qu’il avait prévu de vendre mille fois plus cher que nécessaire quelques tableaux que ces aristocrates méprisants se sentiraient obligés d’acquérir, pour rester dans une course à la célébrité qui le dépassait, tout simplement. Allister pourrait ensuite dépenser cet argent gagné pour soulager un peu les souffrances de ceux qui manquaient de tout, à commencer par le minimum vital. Alors, il fallait sourire et dire de ces creuses banalités que les bourgeois affectionnaient tant. Son regard balayait les salons, scrutait parfois un visage avec un peu plus d’insistance, se disant qu’il pourrait en faire une étude, une esquisse. Une toile, pour les plus intéressants.
Il y avait là une multitude de vieux beaux qui se donnaient encore l’illusion de séduire, mais aussi quelques momies fardées à l’extrême, sorties de leur sarcophage pour l’occasion. C’était une débauche de bijoux, de robes rares et coûteuses. Mais, surtout, c’était un cirque gigantesque où chacun jouait son rôle. Celui-ci jouait l’affable, quand cette autre jouait les intellectuelles, avec tout l’éventail habituel des impostures requises pour donner un peu plus de relief et de saveur à leurs propos sans intérêt.

Il y avait aussi des femmes superbes, aux silhouettes attirantes, aux regards envoûtants, aux voix délicieuses. Des roses admirables, rares. Toutes étaient redoutables, venimeuses, sans antidote pour qui tombait entre leurs griffes. Ses yeux se posèrent sans le vouloir sur une de ces roses…
La plus dangereuse de toutes peut-être, de celles qui blessent et distille en soi un venin qui ne disparait jamais vraiment, mais son regard fut attiré par une silhouette inconnue, qu’il n’eut que le temps d’apercevoir avant que celle-ci ne disparaisse sans explication. L’espace d’un instant, il crut que cette ombre l’observait à la dérobée, cachée derrière une des colonnes de marbre italien du Palais…
Il n’eut pas le temps de la chercher dans la foule ; Esther revenait de son bain de foule, visiblement rassasiée de boniments flatteurs, de promesses d’adhésion à sa croisade personnelle. Peut-être même de quelque rendez-vous galant, pour des étreintes furtives et un peu sordides, comme elle aimait à les pratiquer parfois.
Allister n’écoutait plus, troublé par ces deux visions inattendues dont il sentait déjà qu’il aurait préféré ne pas les voir. Son instinct lui susurrait que quelque chose allait se produire ce soir. Quelque chose de terrible, peut-être.

 

ANGELICA

 

 

 

Allister espérait s’être trompé, même si son cœur battait déjà à tout rompre. Mais comment cela pourrait être ? Il savait pourtant, tout au fond de lui, que ses yeux ne l’avaient pas trompé…
Cette silhouette…non, c’était impossible. Tout simplement impossible. Profondément troublé, il préféra s’isoler pour se calmer un peu. Il en oublia la soirée, les invités, Esther et ses prétentions stupides, le Palais lui-même. Sans le vouloir, il replongea dans des souvenirs qu’il pensait définitivement enterrés…

C’était en 1984, à Chicago.
Comme tous les ans, Allister rejoignait les dizaines de milliers de ses compatriotes irlandais qui célébraient la fête de Saint-Patrick dans la grande ville industrielle. Avec son petit trèfle à la boutonnière, il chantait et dansait sur des airs traditionnels le long de la rivière Chicago, teinte en vert pour l’occasion. Il retrouvait les rues qui avaient été son univers d’adolescent turbulent. Les gratte-ciels et les immenses avenues lui donnaient toujours le vertige mais le vent qui soufflait entre les immeubles lui chantait encore les illusions de ses jeunes années.
Et il adorait ça.
Depuis plusieurs années, Allister profitait de cette fête pour retrouver ses parents, exilés aux Etats-Unis peu après l’assassinat de Lord Mountbatten. Membre obscur de l’IRA, son père Joshua fut inquiété par la Justice britannique, même si elle ne sut jamais quel rôle il avait pu jouer dans cette terrible affaire. Plus tard, l’IRA se lança dans la folie meurtrière d’actions terroristes, tuant aveuglément Irlandais et Anglais au nom d’une révolte qui avait perdu sa noblesse au profit d’une vulgaire guerre de pouvoir. La répression anglaise fut implacable et Joshua Seth-Belly avait préféré fuir pour ne pas risquer d’y perdre ses deux fils, tous deux d’un tempérament bien trempé et sensible à la liberté de leur Ile.
C’était aussi la chance pour l’artiste de retrouver quelques anciens amis perdus de vue pour d’éternels mauvais prétextes. L’Amérique avait su se montrer compréhensive, sinon bienveillante, avec bon nombre d’anciens séparatistes alors que Belfast sombrait dans la violence et l’intransigeance stupide de Margaret Thatcher.
La décision du père sauva peut-être son fils d’un destin qui aurait pu suivre celui d’un Bobby Sands, mort de faim en prison, abandonné à son sort à cause de l’inflexibilité de la Dame de Fer, ou encore abattu par les militaires britanniques à la gâchette facile qui assiégèrent la ville.
Le temps apaisa les esprits, un semblant de paix s’instaura peu à peu et la vie put reprendre son cours, plus sereine malgré quelques ultimes actions, sporadiques et inutiles.

Arraché de sa terre natale pour finir son éducation aux Etats-Unis, Allister vécu ces années d’exil comme autant de déchirures et d’arrachements, gardant de cette époque un souvenir teinté d’angoisse et de détermination. L’angoisse de voir ses proches disparaître, fauchés par les armes de quelque fou furieux. La détermination de ceux qui, chassés par l’injustice et la terreur, ont fait le serment de ne jamais céder sans combattre.

Ce fut cette année, dans un pub plein à craquer de jeunes hommes ivres et insouciants, sourds aux protestations des vieux irlandais indisposés par leurs chants paillards, qu’il rencontra Angélica Mc Connolly. Superbe rousse aux yeux bleus, elle s’empara du cœur d’Allister d’un simple regard. Ils firent connaissance devant une Guinness, déjà insouciants du monde autour d’eux. Un coup de foudre, comme dans les livres.
Angélica, venue de Coalisland, de l’autre côté du Lough Neagh, immense lac qui séparait sa petite ville natale de la grande Belfast, était arrivée à Chicago, seulement armée de ses diplômes et d’une féroce envie de croquer la vie. L’Amérique était son ambition et elle s’était jurée d’y gagner ses rêves. Elle affichait un fort caractère qui augurait déjà d’un avenir plus radieux que ce quotidien un peu poussiéreux dans lequel vivait Allister. Ambitieuse et réfléchie, elle rêvait de grandeur et de célébrité. Son instinct l’avait poussée vers Allister, avant même que celui-ci ne l’ait remarquée dans ce pub. Elle sentit, Dieu sait comment, qu’Allister portait en lui des trésors qui feraient de lui un homme reconnu et respecté. C’est pour cela que, usant sans complexe de ses charmes, elle avait tout de suite décrété de séduire le jeune artiste. Elle joua très vite un rôle considérable dans la carrière d’Allister qui ne se préoccupait que de peinture et de création, déjà hostile aux turpitudes de l’argent et du pouvoir. Grâce à elle, et sans jamais bien le comprendre, il gravit tous les échelons du succès qui firent de lui le peintre reconnu qu’il était maintenant.
La carrière d’Angélica, initiée dans une grande entreprise de commerce international, connut une progression fulgurante, la propulsant rapidement dans les hautes sphères des négociations secrètes ou s’entremêlaient politique, argent et diplomatie, en quelques mois à peine. Elle fut très vite nommée à un grand poste, assumant des stratégies où l’humain ne comptait plus, sauf en termes d’argent, ou encore en statistiques adaptables aux souhaits de ceux qui voulaient les manipuler pour en tirer en bénéfices sonnants et trébuchants. Voiture de luxe, appartement à Manhattan, forcément dans le quartier le plus huppé. Agenda rempli des numéros des gens qui comptaient parmi les plus importantes de la ville, pour commencer, de l’Etat ensuite. Angélica Mc Connolly usait aussi, sans vergogne, de son nom pour s’attribuer une fausse parenté avec le malheureux sénateur, blessé en 1963 à Dallas dans la limousine du Président Kennedy…
Mais la belle amazone était aussi une croqueuse d’hommes. Sa beauté était une arme dont elle usait sans hésiter pour arriver à ses fins, et elle commença bientôt à entretenir des relations parallèles, parfois plusieurs en même temps si les besoins de ses ambitions le justifiait. Angélica usa, puis abusa très largement de ses capacités de séduction avant de sombrer dans une folie destructrice intérieure pour assouvir ses moindres pulsions.
Allister réalisa qu’il n’était qu’un pion dans une vaste partie d’échecs qu’Angélica avait débuté bien des mois plus tôt. Un instrument entre les mains d’une femme avide et manipulatrice. Celle-ci cultivait l’art du secret, répétant à l’envie que toutes les vérités n’étaient pas bonnes à dire, qu’il fallait parfois savoir dissimuler les choses.
Lui qui pensait au contraire que la franchise et la sincérité étaient les meilleurs atouts pour réussir une vie, finit par comprendre qu’elle n’était qu’un monstre d’insensibilité. Leurs rapports se désagrégèrent un peu plus à chaque fois qu’il la voyait se servir des êtres pour sa satisfaction d’éternelle femme-enfant. Les altercations se firent plus fréquentes, plus violentes à chaque fois.
Le coup de foudre n’était plus qu’un vague souvenir. La haine avait pris toute la place…
Angélica, de son côté, s’amusait à le faire souffrir, parce qu’il n’était qu’un artiste à ses yeux, donc sensible à des choses qui ne l’émouvaient pas, elle qui maintenant était au seuil d’une carrière qui lui ouvrirait, un jour peut-être, les portes des milieux les plus difficiles à atteindre.
Ils rompirent de nombreuses fois, laissant Allister un peu plus détruit à chaque rupture. Quelque chose s’était brisé en lui, peut-être ce qu’il avait le plus précieux en lui ; ses illusions et ses rêves. Mais Angélica n’était pas de ces gens qui savent arrêter la lutte, même quand la victoire est totale, que l’ennemi est anéanti et qu’il n’a plus que la fuite pour dernière chance de survie. Elle avait aussi découvert le goût du sang et ne s’en lassait pas…
Elle l’attaqua en justice, réclama la propriété de la totalité de ses œuvres, toiles et sculptures. Les avocats, qu’elle avait séduits et achetés à prix d’or, firent en sorte de nuire à Allister par tous les moyens possibles. Elle tenta de le dépouiller de tout, le harcelant sans cesse, rêvant même le pousser au suicide. Allister endura tout cela avec détachement, les yeux ouverts et tournés vers un avenir plus serein que l’enfer qu’elle tentait de lui imposer.
Quand elle comprit qu’elle ne pourrait pas l’atteindre de cette façon, parce que les biens matériels n’avaient pas de valeur à ses yeux, elle imagina s’en prendre à son entourage, à sa famille.
Et elle trouva en Joshua une victime idéale.

Le passé sulfureux, légendaire ou non, du vieillard ouvrit des perspectives nouvelles qu’elle exploita dans la plus grande discrétion pour assouvir sa haine. Allister n’avait pas le droit de s’en sortir aussi facilement… Elle fouilla dans le passé de la famille Seth-Belly, usant de tout son pouvoir et de ses relations pour remuer la boue d’un passé que tout le monde avait oublié.
Il n’y avait pas grand-chose à reprocher à un homme qui, plus utopiste que réel activiste, n’avait guère dépassé le stade du trafic de quelques armes rudimentaires, du blanchiment de quelques dizaines de milliers de Livres Sterling, ou encore d’une brève toxicomanie. Joshua ne fut en son temps qu’un petit délinquant qui croyait révolutionner le monde au nom d’une Liberté impossible à conquérir dans ce monde. Jeune homme, il s’était nourri de rêves et d’illusions, voyant en Fidel Castro et autres intellectuels révoltés, une opportunité à saisir pour améliorer l’Histoire des Hommes. Il pensait offrir un peu de liberté à ceux qui enduraient le joug politique d’une société fondée sur des principes féodaux, remontant à une ère disparue mais toujours active. Un rêveur qui avait cru jouer un rôle qui n’était pas le sien, ce qu’il comprit assez tôt pour rompre avec une destinée qui ne lui revenait pas. Le père d’Allister aurait donc pu continuer de couler des jours heureux, sans plus se soucier de quelques erreurs de jeunesse qui, finalement, ne firent pas le moindre dégât.
Seulement, remuer la boue d’une eau claire finit par troubler la vue…

Le vieil homme sentit un jour que quelqu’un fouillait dans son ancienne vie d’irlandais insoumis. Cela commença par quelques noms qui émergèrent, puis quelques nouvelles qui montèrent jusqu’au pub où il avait coutume d’aller, qui évoquaient le possible retour sur le devant de la scène de quelques personnage inquiétant, de la libération d’un autre, après des décennies d’enfermement.  Puis ce fut la rumeur d’un procureur ambitieux, désireux d’exhumer une affaire assez médiatique pour le propulser quelques échelons plus haut, quitte à ruiner la vie de quelques inconnus. Enfin, ce furent quelques rencontres inattendues, presque malveillantes. Par exemple, ces deux inspecteurs anglais, dépêchés par la Couronne, qui vinrent le trouver à l’insu de sa femme et de ses fils pour une enquête aux prétextes nébuleux et ouvertement hostiles…
Joshua Seth-Belly n’était plus qu’un vieil homme, confortablement ancré dans une vie honnête et paisible. Le retour inopiné de tous ces souvenirs maudits, ajoutés à la pression grandissante qu’imposait Angélica, à distance et sans jamais intervenir ouvertement, lui firent rapidement perdre son équilibre.
Il se sentit observé, espionné, suivi. En d’autres temps, il aurait vite compris qu’il était manipulé et aurait su agir pour calmer le jeu mais, presque au crépuscule de sa vie, il prit peur. Il imagina des jours sombres, pour lui et les siens. Le poids de ses erreurs passées s’appesantissaient sur ses épaules, majoré de tout le temps passé à cacher une précédente vie dont il ne gardait ni prestige ni fierté.
L’intoxication mentale qu’Angelica Mc Connolly distillait avec dextérité n’était qu’un jeu, une vengeance qu’elle destinait à Allister.
Seulement, la folie et l’arrogance de la jeune femme avaient pris le pas sur la raison…
Quelques jours avant l’été, la mère d’Allister découvrit le corps sans vie de son mari, effondré sur son bureau, une balle dans la tempe. Sur son bureau, une lettre d’excuses. Ce fut un coup de tonnerre dans la petite communauté de la famille Seth-Belly. Allister manqua en perdre la raison.
Angélica venait de le mettre échec et mat. A peine décontenancée par les conséquences de sa vengeance, elle s’estima satisfaite. Personne ne put jamais établir un quelconque lien entre elle et le suicide du père. La folie d’Angélica n’était plus à démontrer mais elle disposait maintenant de trop de pouvoir, de moyens et de connaissances haut placées pour être atteinte…

Allister partit à l’aube d’un jour triste et nauséeux, quittant les Etats-Unis et ses déceptions, décidant qu’il ne pourrait plus jamais rien y faire de bon. Il franchissait l’Océan et abandonnait son malheur sur les rives de l’Hudson pour voir si le soleil avait encore une chance de lui réchauffer l’âme. Il s’installa à Paris, seule destination possible à ses yeux, terre de culture et de liberté. Et à deux heures de Belfast. Allister avait cru prendre les devants en n’emportant rien avec lui, que son passeport et quelques papiers, abandonnant toute sa vie sur place pour se laisser une chance de rebondir un jour.
Avec un serment en tête.

 

 

 

 

 

LE PALAIS GARNIER

 

 

Le Grand Escalier d’apparat se scindaient à mi-chemin en deux segments, opérant ainsi une sélection des convives.

Invitée d’honneur, Esther avait droit à une loge luxueuse, avec vue plongeante sur la scène bien entendu, mais surtout sur le parterre qui était maintenant comble. Elle aimait cette sensation de dominer le monde, comme s’il lui était possible d’en fléchir la course. Son dédain enflait au fur et à mesure qu’elle reconnaissait telle ou telle personne. Chacun avait droit à son petit commentaire, souvent fielleux, parfois affectueux. Tout dépendait du sexe, bien sûr.

Derrière le grand rideau et dans la fosse, les premiers bruits de la mise en place. Quelques notes jouées par des artistes un peu nerveux, inquiets de savoir leur instrument parfaitement accordé. Ce soir, pour la générale, il ne pouvait être question de faire la moindre fausse note.

Le chef d’orchestre fit son entrée un peu plus tard, alors que les tous derniers convives s’installaient. Comme d’habitude, il fit lever les instrumentistes, se retourna vers le public puis s’inclina pour un salut protocolaire, indispensable en ces lieux. Les applaudissements ne durèrent pas, par tradition aussi. La musique s’éleva enfin pendant que les lumières baissèrent d’intensité, avant de s’éteindre totalement.

Allister s’ennuyait déjà. Cette musique lourde et sans saveur, totalement dépassée, n’avait plus les moyens de séduire personne, dès les premières mesures. Assis dans son fauteuil il écoutait à peine, un peu consterné. Entre deux trémolos stupides, quelques refrains grotesques. Pauvre Clara Schumann... Qu’il dût être difficile et frustrant de vivre dans l’ombre d’un génie. Peut-être avait-elle voulu dépasser cette ombre pour profiter à son tour du soleil de la célébrité ?

Il aurait mille fois préféré un ballet de Stravinsky, une symphonie de Mozart, un adagio italien. Même un raté de Rameau aurait pu faire l’affaire… Tout, mais pas cette musique ridicule. Et que dire du choix des ces féministes acharnées qui prétendait faire de cette vieillerie musicale un étendard, hissé à la gloire des femmes ? Pour lui, tout ceci relevait de la démagogie la plus idiote ou de la bêtise crasse d’une imbécile allemande, vindicative parce qu’en désaccord avec sa propre nature.

Il était facile de s’en prendre aux hommes, finalement.

Allister consulta sa montre. Il avait heureusement emporté un livre, à l’insu d’Esther. Il suffirait d’attendre un peu pour qu’elle ne soit plus attentive.

Malheureusement, les notes arrivaient avec force et l’empêchaient de s’évader. Un peu irrité, il quitta son siège pour aller faire quelques pas dans les coursives, prétextant une soudaine migraine. C’était un peu gros, mais quoi, les femmes n’usaient-elles pas d’abondance de ce genre de choses ? Esther, toute occupée avec ses petits lorgnons à inspecter les invités, ne fit guère attention. Il referma la porte doucement, puis, enfin libre, soupira de plaisir à l’idée de s’éloigner  de cette absurde ambiance de fête pour endimanchés prétentieux.

Ses pas résonnaient dans les couloirs. Perdu dans ses pensées il arriva aux marches des grands escaliers en marbre blanc d’Italie qui semblaient l’appeler vers la liberté…

A suivre les activités stupides de son épouse, comme il avait effectivement promis de le faire pour quelques semaines encore, il méditait sur l’ennui qui sclérosait sa vie. Il lui manquait un but et il en éprouvait un grand sentiment de frustration. Malgré tout, sans trop savoir pourquoi, il était persuadé que tout allait changer bientôt. Peut-être que la perspective de se trouver bientôt libéré de son engagement auprès d’Esther lui rendait un peu d’enthousiasme, au moins un sentiment de liberté même si, pour ce soir, il éprouvait plutôt un peu de colère. Et, si ce n’était pas de la colère, au moins était-ce une vague sensation d’impatience.

La stupide musique de cette Clara Schumann, probablement.

Il éprouvait, même si c’était encore confus, un sentiment de révolte grandir en lui, comme un vent frais... Il s’appuya sur une balustrade en onyx et se dit que le plus beau spectacle se trouvait sous ses yeux, en cet endroit qui était un théâtre merveilleux à lui tout seul. Il admira les grandes statues, les gigantesques volumes que l’architecte avait pensés, voulus, dessinés puis, finalement, conçus, jouant avec les nombreux espaces dédiés aux fresques, rappelant en cela les décors de la Chapelle Sixtine, ou d’une cathédrale gothique. Il s’extasia longuement sur les jeux de lumières qui jouaient avec les reliefs, les décors, les sculptures. Voilà où était véritablement le spectacle, ce soir.

Il aperçu soudain, du coin de l’œil, une ombre furtive qui passa près de lui, dans un léger froissement de soie, un soupçon de vent.

Il tourna la tête vivement mais l’ombre n’était déjà plus là. Surpris, il fit quelques pas vers les colonnes près de lui, qui cachaient peut-être quelqu’un. Personne ne se trouvait là, que lui. Il sourit puis n’y pensa plus. Pourtant, il lui sembla entendre quelques bruits, au-dessus de lui, comme une présence invisible qui passait encore près de lui…

-          Le Fantôme de l’Opéra… murmura-t-il, amusé à cette idée d’une entité étrange en ces lieux si propices à l’imagination.

S’arrachant au spectacle de ces escaliers dont il ne se lassait pas de la beauté, il reprit son chemin, se proposant même d’aller faire un petit tour du côté de la bibliothèque, dont il savait qu’elle recélait des trésors. Avec un peu de chance, il pourrait approcher une légende.

Mais cette fois-ci… plus de doute possible : il entendait des pas derrière lui. Sans dévier de sa route, il continua son chemin, espérant que personne ne viendrait gâcher cet instant de tranquillité.

-          Allister… ? fit une voix.

Raté. L'instant de sérénité venait de prendre fin...

Il s’arrêta sans se retourner. Il connaissait cette voix. Un peu trop, même. Un timbre sucré et doux qu’il souhaitait ne plus jamais entendre.

-          Bonsoir, Angélica. Tu es bien loin de Manhattan…
-          Al, tu sais bien que je suis partout où il est important d’être, répondit-elle d’un air assuré. Surtout quand il s’agit de célébrer les vertus des femmes…
-          Et pour ce qui est de la vertu, nul doute que tu es la mieux placée pour en parler…à l’évidence, murmura-t-il à sa seule intention.

Elle s’approcha de lui, presque à le toucher. Il ne bougeait plus, sentit le souffle d'Angélica sur sa nuque, dangereusement proche. Immobiles, dans ce décor d’exception, ils ressemblaient à deux danseurs figés dans l'attente d'une note pour commencer leur effort. Mais, si le concert parvenait bien jusqu’à eux, feutré par la distance, c’était tout juste suffisant pour combler le silence. Elle n’avait plus qu’un pas à faire pour l’enlacer…

-          Al… tu me manques, murmura-t-elle.
-          Qui peut te manquer ? Et pour combien de temps ? répondit-il avec hargne.

Allister s’en voulut tout de suite de cet accès de colère soudaine. C’était un signe de faiblesse et il savait qu’elle ne manquerait pas de s’engouffrer dans la brèche. Le mieux serait de couper court à la conversation tout de suite et de partir sans attendre. Résolu, il fit un premier pas mais Angélica le retint par le bras.

-          Al, s’il te plaît… ne pars pas si vite. J’ai tant de choses à te dire, laisse-moi une chance…
-          Sans façon ! fit-il en se retournant brusquement pour lui faire face. J’ai assez payé, tu ne crois pas ?

La colère montait en lui. Angélica tentait de le séduire, comme elle le faisait hier. Elle prenait cet air faussement vulnérable dont elle savait user avec tous ceux qu’elle prétendait soumettre à ses jeux…

-          Angy, fit-il en gardant les yeux au sol, il n’est plus question de rien entre nous, depuis longtemps. Alors, s’il te plaît, laisse-moi là où tu m’as laissé et repars vers ce que tu sais faire le mieux…
-       J’ai changé…
-       Personne ne change jamais, rétorqua-t-il. Je t’ai attendue, tu sais… Pendant des mois. Tous les jours, j’espérais trouver un signe de toi, mais rien à faire, tu avais disparu, trop accaparée par tes obligations et tes conquêtes. Alors, maintenant, va-t’en.

Il espérait avoir été assez brutal pour la dissuader et l’obliger à repartir mais Angélica n’en avait visiblement pas encore fini avec lui. Déjà, il pouvait voir naître cette étrange flamme du défi dans ses yeux bleus. Le ton de celle-ci se fit plus ironique.

-          Tu m’as attendue, dis-tu ? Mais alors, pourquoi ce départ sans même laisser une explication ? fit-elle avec aplomb.
-          Crois-tu qu’il faille régler nos comptes ce soir, après tant d’années de silence ? rétorqua-t-il.
-          Il n’est jamais trop tard pour bien faire. Et puis, j’estime que j’ai droit à quelques explications. Alors, si ce soir devait être le dernier, oui, je voudrais profiter de ces quelques instants pour trouver réponses à mes questions. En auras-tu le courage ?
-          Le courage ? répondit-il avec un sourire en coin. Mais, ma chère amie, j’ai fait la seule chose qu’il restait à faire, compte tenu de la vie que tu prétendais m’imposer, alors que ta carrière t’éloignait tous les jours un peu plus, en même temps que tu sombrais dans la perversion la plus abjecte.

La colère d’Allister était retombée. Il n’était pas mécontent, finalement, de se délester de ce fardeau inutile puisqu’elle le provoquait.

-          Je n’ai plus rien à te reprocher, Angy, reprit-il. J’ai peut-être été un peu long à comprendre que nous n’étions pas faits l’un pour l’autre, que tu courrais après des rêves qui n’avaient aucune chance d’être les miens. Toi, tu ne vivais que pour la gloire et le pognon, les rencontres d’un soir ou, pire, de rencontres nécessaires à tes desseins.
-          Pour ce qui est de la gloire et du pognon, je crois que tu avais les mêmes envies que moi, tu ne crois pas ? coupa-t-elle, le feu enflant dans son regard.
-          C’est vrai que cela m’est fort utile, je dois bien le reconnaître. Mais si le sort en avait décidé autrement, s’il m’avait fallu continuer de vivre dans mon petit coin miteux, je n’en aurais pas été plus malheureux.
-          Vivre dans ce taudis ? Mon pauvre Allister, tu vies donc toujours dans l’illusion !
-          Pas précisément… A chacun son univers, après tout. Je dirais plutôt que je préfère mes toiles à ton monde. Regarde-le, nous sommes dans un de ses temples, ce soir. Admire toutes ces richesses, tout cet art uniquement voué aux gens comme vous…
-          Tu es de ceux-là !
-          Pas un instant ! Je ne suis rien qu’un parasite, un outil dont tes congénères usent au gré de leurs envies, de leurs besoins. Je ne suis qu’une mode pour vous, bien éphémère, que vous oublierez aussi vite que le dernier de vos costumes sur mesure. Je ne fais que reprendre dans vos poches un peu de ce que vous avez arraché de force à ceux que vous maintenez dans la boue.
-          Robin des Bois ! pouffa-t-elle. Et tu crois vraiment tout ce que tu dis ? Mais, mon pauvre petit peintre, tu es loin du compte ! Le monde d’aujourd’hui est dirigé par des règles qui font que certaines personnes doivent prendre des décisions pour les autres, faute de quoi le monde plongerait dans la misère et l’obscurantisme.
-          Joli discours, rejoué depuis des millénaires, au bénéfice de quelques possédants qui estiment mériter posséder plus, encore et encore… Va-t’en, Angélica ; tu n’es plus qu’une caricature.

Le terme fit mouche. Angélica manqua le gifler de rage. Personne ne lui avait encore parlé sur ce ton, tout de mépris tranquille.

-          Tu es devenu bien arrogant… fit-elle après un court silence.
-          Non, je suis lucide.
-          Tu vois le monde bien plus noir qu’il n’est.
-         Dis-moi ce que tu vois de beau dans ce monde…Regarde autour de toi ! Vois ce palais ! Il est tout entier réservé à votre plaisir, à votre arrogance à vous. Entends-tu les notes de cette musicienne ratée ? Elles sont comme cet endroit et les personnes présentes ce soir ; dépassées et prétentieuses.
-          Au moins celles-là sont heureuses d’y être !
-          C’est absolument vrai. Elles sont heureuses…entre elles. Loin du monde dans lequel vivent les autres, ce monde que je vois trop noir et que vous ne voyez plus, de peur d’y mettre les pieds un jour…
-          Tu veux refaire le monde ? Pauvre idiot, c’est toujours la même rengaine ; parce que tu n’as pas de rêves, il faudrait que personne n’en ait, c’est bien ça ?
-          Vos rêves imposent le cauchemar aux autres ! répondit-il brusquement.

Elle tremblait de rage. Qui donc était ce type qui prétendait lui faire la morale ?

-          Finalement, tu as bien fait de fuir. Tu n’es pas de taille à assumer quoi que ce soit.
-          Pourquoi pas… De toute façon, à faire comme vous, je n’aurais pas pu me regarder dans un miroir. On est ce qu’on est, après tout. Et si je ne suis pas des vôtres, alors j’en suis heureux.
-          Ton père, au moins, avait plus de courage que toi ! lança-t-elle d’une voix acide.

Allister ferma les yeux pour contenir la colère qui remontait soudain en lui.

-          Ne me parle pas de mon père… fit-il d’une voix menaçante.
-          Encore un sujet que tu maitrises mieux que tout le monde ? ironisa-t-elle.

Encore une pique trop acérée pour manquer son but. Allister serra les poings, tentant de contenir ses émotions, conscient qu’elle n’attendait que de le voir céder pour mieux le soumettre à ses coups.
Il s’éloigna de quelques pas pour ne pas exploser de colère mais la haine le submergea d’un coup. Il repensa à ce petit matin, à l’ambulance qui emmenait le corps de son père, recouvert d’un drap qui s’imbibait lentement du sang qui coulait encore de sa tempe. Il revoyait sa mère éperdue de douleur et de surprise, effondrée sur une chaise, anéantie. Les voisins, alertés par les gyrophares, dirent avec maladresse quelques mots vides de sens, seulement prononcés pour tenter d’apaiser leurs pleurs.

Un peu en retrait, Allister, malgré l’infinie douleur qu’il ressentait, tentait de comprendre. La situation semblait irréelle et il ne pouvait s’empêcher de penser que son père n’avait pas mis fin à ses jours tout seul. C’était juste…impossible !

Cette fin pathétique n’était pas de celle que Joshua pouvait choisir, même acculé aux pires extrémités. C’était un homme fort, au caractère inflexible quand les circonstances l’imposaient. Il avait toujours été plus sensible au mot « sacrifice », plutôt qu’à « fuite » ou « abandon ». Son caractère irlandais n’était pas qu’une légende. Souvent, il s’offusquait pour un rien et s’emportait comme un jeune homme, menaçant d’apocalypse celui qui l’avait irrité. C’était aussi un heureux vivant, aimant la bonne chair, l’alcool fort. Son humour était connu de tous, tout comme ces soirées d’après matchs où il animait des débats qui ne menaient à rien, sauf à faire des souvenirs pour un homme qui aimait la vie avec simplicité et bienveillance.

Un suicide était incompatible avec celui qu’il avait toujours été.  Et puis la lettre qu’il avait laissée ne lui ressemblait pas non plus. Elle ne ressemblait à rien, en fait. Une lettre de rupture, presque. Joshua était un révolté, pas un soumis.

A l’évidence pour Allister, quelque chose s’était produit, une circonstance inconnue pour tout le monde sauf pour son père qui ne pouvait pas décider d’une fin aussi terrible. Quelque chose restait impossible dans l’esprit de son fils.

Plus tard, quand le choc se fit moins intense, que son père eut rejoint ses aïeux dans le cimetière où il reposait à présent, Allister décida de céder à son instinct et se mit en tête d’élucider ce qui lui paraissait de plus en plus improbable.

Dans le plus grand secret, pour ménager sa mère qui se remettait à peine, il commença par fouiller dans les affaires de son père. Papiers, agendas, vêtements, souvenirs, livres, tout y passa mais il ne découvrit pas le moindre indice, par la moindre piste. Rien ne semblait avoir troublé ses derniers moments. Allister en conclut simplement que les raisons de sa disparition se trouvaient ailleurs. Alors, il se lança sur d’autres chemins, ceux qui menaient à tous les endroits que Joshua avait coutume de fréquenter.

Il chercha pendant des mois, croyant parfois tenir une première information, trouvant dans les déclarations d’un inconnu l’infime  trace cachée de quelque acte suspect mais il ne trouva rien…

Au bout du compte, il conclut qu’il refusait de faire le deuil de son père. Tout simplement. Geste un peu infantile qu’il devait concéder à l’homme raisonnable qu’il était habituellement ? Peut-être.

Il avait remué ciel et terre pour trouver une fin plus honorable à la mémoire de son père… pour conclure un jour que celui-ci, contre toute logique, avait mis fin à ses jours d’une inacceptable façon. Ne restèrent que des soupçons invérifiables, des instincts brumeux, des convictions indémontrables.

Pourtant, Allister savait, Allister sentait…

-          Ton père… reprit Angélica d’un ton méprisant, ramenant Allister à la réalité. J’aimais bien ton père. C’est vrai qu’il n’avait pas exactement le sens des réalités, mais il était gentil.
-          Il avait ce sens de l’honneur que tu n’as pas…répondit-il en se retournant doucement pour lui faire face. Et tu ne connaissais pas mon père. C’est dommage, tu aurais adoré son don pour définir les gens, d’un simple regard. S’il t’avait rencontrée, il est probable qu’il m’aurait purement et simplement interdit de voir une fois de plus…
-          Que sais-tu de l’honneur, mon pauvre Allister ? Tu t’es enfui comme un voleur… faudra-t-il que je te le rappelle sans cesse ?
-          J’ai préféré te laisser te détruire, parce que tu es, finalement, la seule à pouvoir le faire. Et regarde-toi, regarde ce que tu es devenue. Ta réputation te précède, tu es l’archétype de la femme fatale. J’ai longtemps hésité quant à savoir qui, de Messaline ou de la Reine Margot, te ressemblait le plus. Un jour, j’ai fini par comprendre, qu’en fait, tu n’étais que la somme des deux… Le plus malheureux de nous deux, ce n’est pas moi.
-          Ridicule petit peintre… tu ne sais rien de ce que je fais de mes jours pour des gens comme toi.

Angélica était en colère, un peu plus à chaque instant. Parce qu’elle n’arrivait pas à déstabiliser le seul homme qui avait réussi à se soustraire à son emprise. Le seul homme qu’elle aimait réellement. L’enfer brillait dans ses yeux. Elle aurait voulu le réduire en miettes. De la sorte, l’histoire serait définitivement terminée et elle atteindrait enfin ce sentiment de victoire totale, comme avec tous ceux qu’elle avait conquis, pour mieux les détruire. Allister résistait, avec une détermination qu’elle ne lui connaissait pas.

Il fallait donc aller plus loin…

-         Et qui te dis que je ne sais rien de ton père… ? dit-elle doucement, laissant dans sa voix assez de suspens pour retenir toute l’attention de l’artiste.
-         Il ne regardait jamais la fange dans les caniveaux…
-         Impertinent avec ça… Et si je te disais que je sais ce qui a poussé ce regretté Joshua à user de son arme… ?
-        Je dirais que tu te moques de moi… rien de plus. J’ai cherché pendant des mois, crois-moi. Alors tu ne peux rien m’apprendre.

Le ton d’Allister avait changé. Il veillait à ne pas donner l’impression de s’intéresser aux déclarations d’Angélica. Le pire aurait été de foncer dans le panneau.

-          Il est mort un samedi matin, aux premières heures du jour. Le rapport des légistes justifie la découverte tardive de son corps en raison de l’usage du silencieux qu’il avait placé au canon de son révolver… Un seul coup de feu, dans la tempe droite.
-          Tout le monde sait cela. Il suffit de jeter un œil dans la presse de l’époque pour sortir des boniments de ce genre… Seraient-ce là les terribles secrets en ta possession ? Tu vieillis, ma chère Angy ! Peut-être devrais-tu surveiller le temps qui passe… 
-          Loin de là… Moi aussi, j’ai cherché à comprendre et il me reste toujours cette même question que personne, pas même les flics, n’a cherché à élucider…
-          Voyez-vous ça…
-          Ne fais pas ton fier, Al… je sais que tu brûles de savoir. Allons, un bon geste et je te dirai ce que je sais…

Allister la fixa avec intensité, luttant pour ne pas céder. Il constata avec fierté qu’il savait aujourd’hui se montrer plus solide que jamais. Elle pourrait continuer ainsi pendant des heures sans rien obtenir de lui.

-          Tu ne veux donc pas savoir… ? relança-t-elle avec suffisance.
-        Je sais que mon père avait un secret. Et il a estimé que nous n’avions pas à le découvrir. Il a même tout fait pour le dissimuler. Pourquoi irais-je contre la volonté de mon père ? répondit-il tranquillement.
-          Etait-ce vraiment la volonté de ton père ? J’ai bien peur que tu n’aies jamais posé les bonnes questions, tu vois…
-          Je n’ai plus à me poser de question. Il a choisi sa fin, et il a préféré emporter son secret avec lui. Il n’y a rien d’autre à dire, voilà tout. Il convient, parfois, de savoir lâcher prise.
-          Une simple question à résoudre…Allez, je vais te la soumettre, en mémoire du bon temps…

Allister ne répondit rien. Dans les gestes de la jeune femme, dans ses intonations, dans ses yeux, tout indiquait qu’elle avait vraiment quelque chose à révéler et Allister ne voulait surtout pas gâcher l’unique chance qu’il avait de la faire craquer sans qu’elle s’en aperçoive. Il touchait au but, laissant Angélica dans sa colère, maintenant aveugle au point de tomber dans son propre piège.

-          Te souviens-tu que ton père souffrait d’une blessure à la main…droite ? commença-t-elle.
-          Vieux souvenir d’une malheureuse balade irlandaise qui se termina mal à Belfast, en effet…
-          Alors, tu te souviens aussi de la difficulté qu’il avait pour serrer la moindre chose entre ses doigts ?
-          Ce n’était pas au point d’être incapable de porter une arme…
-       Certes…mais ce vieux magnum, rapporté de son Ile Verte avait un chien un peu difficile à presser. Or, la pression à exercer dépassait ses possibilités…

Ce fut un coup de tonnerre pour Allister. Angélica venait de donner une information essentielle ! Son sang ne fit qu’un tour et, soudain livide et ivre de colère, Allister manqua se jeter sur elle. Ce fut au prix d’un incroyable effort qu’il se contint, attendant la confirmation de ce qu’il venait de découvrir.

-          Angy…comment as-tu su pour son arme ?
-          La pression sur le chien, tu veux dire ? Oh, rien de plus simple… un simple coup de téléphone chez le substitut du procureur, un vieil ami, répondit-elle sans réfléchir, concédant un nouvel aveu de la bassesse de ses actes.
-          Non, pas ça… rétorqua-t-il avec une voix sourde, pleine de menaces naissantes.
-          De quoi veux-tu parler, petit peintre ?
-          Comment sais-tu que cette arme venait d’Irlande ? fit-il, abrupt.
-          Eh bien… fit Angélica, réalisant son erreur, je ne sais plus très bien. Son numéro d’identification, sûrement.
-          Angelica Mc Connolly… personne ne savait rien de cette arme. J’étais le seul à savoir qu’il avait lui-même passé cette arme en contrebande à Chicago… Mon père avait décidé, longtemps avant de disparaître, de me donner ce revolver pour que je n’oublie jamais d’où je viens… et j’étais le seul à savoir son histoire. Comment as-tu découvert tout ceci ? Même les flics ne se sont pas donné la peine de chercher l’histoire de cette vieille pétoire !

Angélica avait commis une faute… Emportée par sa rage de soumettre Allister à ses volontés, elle n’avait compris que trop tard qu’elle venait d’être à son tour manipulée, sans seulement s’en rendre compte. Elle se mordit les lèvres en réalisant qu’elle venait d’avouer qu’elle n’était pas innocente dans la disparition de Joshua Seth-Belly.

-          Pauvre folle, qu’as-tu fait ! ragea Allister en s’approchant brusquement d’elle.
-          Tu devais payer pour m’avoir fait ce que tu m’as fait ! J’ai toujours fait ce que tu voulais pour tes tableaux minables, tes sculptures qui ne ressemblent à rien ! Et le seul remerciement de ta part aura été ton départ, sans un seul mot d’explication ! Jamais un homme ne m’avait infligé un tel affront ! Qui crois-tu être, petit irlandais de rien ? Un génie, un demi-dieu ? L’inventeur de l’Art ?
-          Angy…
-          Tu n’es rien sans moi ! Regarde-toi, avec cette Esther sortie de je ne sais où, avec ses airs supérieurs. Elle fait ce qu’elle veut de toi, elle t’a tout pris ! Et toi, tu es stupide au point de la laisser faire !
-          Ceci ne te regarde plus depuis longtemps ! s’emporta Allister.
-          Moi, je t’aime encore !
-          Mais tu aimes tous les hommes, pauvre tarée !
-        Je n’en ai aimés aucun ! Ce n’étaient que des marches à gravir pour t’offrir le monde !

Allister était médusé d’entendre le discours d’Angélica qui ne retenait plus rien de ses pensées. C’était la première fois que cette femme se découvrait entièrement, ivre de colère mais aussi d’amour pour le seul homme qu’elle avait vraiment aimé mais qu’elle n’avait pas su garder.

Il était trop tard pour nier.
Tout allait  très vite dans l’esprit de l’irlandaise. L’aveu involontaire qu’elle venait de faire amenait aussi les conséquences qu’elles avaient su éviter jusque là. Elle voyait Allister se métamorphoser sous ses yeux. Que faire ? Prise au dépourvu, elle décida qu’il était temps de tout avouer. Avec un peu de chance, elle aurait encore assez de pouvoir sur lui pour se sortir de ce guêpier. Elle était, en quelque sorte, à la croisée des chemins ; elle avait fait le voyage depuis New-York pour le retrouver et tenter de le reconquérir, mais la voie qui s’ouvrait soudain devant elle la mènerait peut-être en enfer…

Elle perdit soudain toute sa morgue, son assurance habituelle s’envola pour la laisser désemparée, vulnérable. Pour une fois, peut-être la seule fois de sa vie toute entière, Angélica se dit qu’il était temps d’être sincère, de tomber les masques et révéler la vérité…

-          Alors, puisque je t’avais perdu, parce que tu étais trop stupide pour comprendre ce que je faisais pour toi, j’ai décidé de me venger. Moi aussi, je suis irlandaise ! Et mon honneur bafoué devait être lavé ! J’ai rencontré ton père sans te le dire, plusieurs fois…
-          Ne me dis pas que… s’alarma Allister.
-          Ne sois pas plus odieux qu’hier ! Je tentais alors de reprendre contact avec toi, mais tu n’étais plus jamais chez toi, toujours dans un avion pour une de tes maudites expositions ! J’avais toujours un avion de retard sur toi.

Le peintre était atterré, incapable de prononcer la moindre parole. Cette femme avait touché le fond de la folie…

-          J’ai approché ton père pour lui demander de te laisser un message. Mais ce pauvre vieux fou m’a jugée de ce fameux regard, décrétant sans me connaître, que je n’étais rien qu’une catin, une vulgaire salope qui pourrissait tout ce qu’elle touchait. Il m’a parlé de toi, de ce que tu as traversé après ton départ, ta dépression, tes tentatives de suicide, et de tout le reste… il estimait que j’étais la seule responsable de tes malheurs, et il m’a renvoyée avec perte et fracas !
-          Sois maudite… murmura Allister, les yeux rivés au sol.
-          Et puis, je suis allée une dernière fois à sa rencontre, chez lui, pendant que vous étiez encore endormis, ce petit matin. Il m’a reçue dans son bureau… le ton à monté, la violence des mots est montée au point de me rendre folle de rage.

Angélica pleurait en même temps que sa voix tremblait de colère rentrée, submergée par la violence de ses sentiments. Son ton était pourtant accablé.

-          Alors, j’ai fait en sorte de lui extorquer une lettre d’adieu, quelques mots sans importance, et il n’a pas compris… Il pensait m’aider à  écrire une ultime lettre de rupture. Et puis, comme je prétendais aller à ta rencontre, il a pris cette vieille pétoire toute rouillée, me l’a mise sous le nez en me disant qu’il n’hésiterait pas à s’en servir si, d’une manière ou d’une autre, je m’en prenais à toi… J’ai saisi l’arme… il était trop vieux pour me résister bien longtemps. Et puis il s’est assis dans son fauteuil… j’avais l’arme dans les mains… je suis passé derrière lui. La suite…
-          Tu vas payer, Angy… tu vas payer !
-          Je paie depuis ton départ, Al… Je t’aime toujours…
-          Tu es folle ! fit-il, épouvanté de découvrir la démence de cette femme qui avait perdu la raison.
-          Allister…embrasse-moi. Tu ne me verras plus jamais si tu m’embrasses une dernière fois. J’irais me rendre aux Autorités…je paierai pour ma faute. Je te le jure…

Elle s’était faite suppliante, les yeux baignés de larmes, son corps secoué de pleurs impossibles à contenir. Ebranlé, Allister manqua perdre tout contrôle et, fidèle à cette bienveillance naturelle qui l’animait toujours face aux personnes dans la détresse, il faillit l’accueillir dans ses bras… Il se reprit à la toute dernière seconde, préférant garder le silence sans plus bouger. Ce qu’il venait d’apprendre était tout simplement si incroyable qu’il ne savait plus quelle conduite tenir. Il devait se reprendre tout de suite et reprendre le contrôle de ses émotions.

-          Je t’en supplie, Al…embrasse-moi.

Allister resta figé un long moment, silencieux, les yeux perdus dans le vague. Puis, comme un automate actionné par un mécanisme dont il ne pouvait rien contrôler, fit le dernier pas qui les séparait encore. Il hésita une seconde... puis appliqua doucement ses lèvres sur les siennes, la plaqua contre lui et plongea son regard dans le sien.
Surtout, que son regard ne puisse pas s’échapper…
Angélica, surprise, s’abandonna sans tarder à cette étreinte qu’elle espérait depuis si longtemps. Son cœur s’affola, ses jambes manquèrent la trahir mais les bras d’Allister surent la soutenir. Et elle ne le quitta pas des yeux, jusqu’à la dernière seconde de ce baiser tant attendu. Elle espérait qu’il durerait jusqu’à la dernière seconde de sa vie.
Allister avait laissé courir ses mains sur les hanches douces pour les remonter doucement jusqu'aux épaules de la jeune femme puis, les mains sur ses joues... d’un coup sec et violent, lui brisa le cou…

 

***

 

Angélica Mc Connolly eut à peine le temps de laisser passer la surprise dans ses yeux avant de s’effondrer en silence sur le marbre du palais.

Allister la considéra un instant, à ses pieds. Il n'éprouvait, à cet instant, qu'un sauvage sentiment de libération et de vengeance. Absolument rien d'autre. Il s’essuya les lèvres d’un revers de la manche puis, sans marquer la moindre émotion, prit le corps dans ses bras pour le basculer par-dessus la balustrade. Le corps se brisa dans les marches, quelques mètres plus bas, dans une posture grotesque et indécente.

Le bruit du corps percutant le sol alerta quelques personnes qui se précipitèrent. Un homme s’approcha à son tour, considéra le corps d’Angélica puis, sans trop réfléchir, leva la tête. Cette femme ne pouvait provenir que du niveau supérieur…

Il crut apercevoir une silhouette indistincte, deux yeux gris au milieu d’un visage aux traits flous, presque effacés. Une demi-seconde, peut-être.

Allister, quant à lui, n’était déjà plus là.

 

***

 

Quand le public se leva pour remercier l’orchestre, quelques minutes plus tard, il fit mine de se réveiller en sursaut, bien calé dans son fauteuil. Esther soupira d’agacement mais préféra se taire. Que pouvait-il comprendre, de toute façon ? Sa réussite dans le monde de la peinture n’en faisait pas un véritable artiste pour autant, alors à quoi bon essayer d’en faire un être plus abouti ? Qu’il continue de dormir, de rater les grandeurs de l’esprit humain puisqu’il était à jamais condamné à n’être qu’un homme fruste et mal dégrossi. De toute façon, la partie vraiment passionnante de la soirée arrivait seulement maintenant avec le cocktail qu'elle avait organisé avec Petra. Un peu plus tard, chef d’orchestre, musiciens et public se retrouvèrent donc dans les magnifiques salons pour la réception qui allait enfin rendre la voix aux « Indispensables ».

Enfin, c’était ce que prévoyait le déroulement normal de cette soirée…

 

 

 

 

 

 

L’OMBRE FURTIVE

 

 

 

 

Gyrophares, médecins, pompiers, spécialistes en blouse blanche, agents de police…

Un fourmillement inattendu en ces lieux. Les journalistes et les photographes étaient là, eux aussi. Les convives stupéfaits furent confinés dans la salle de spectacle, convaincus d’y rester grâce aux prodiges de négociation du régisseur général du spectacle, un grand homme chauve à l’air austère. Il fallut donc patienter un peu, le temps pour les enquêteurs de relever le corps et tous les indices possibles.

Il fallut aussi entendre les témoignages, ce qui prit un peu plus de temps encore. En fait, pas loin de plusieurs heures. Le Préfet de Police se déplaça en personne pour calmer les esprits qui commençaient à s’échauffer. Une rumeur courait déjà, affirmant que le Premier Ministre lui-même, viendrait dire quelques mots, accompagné du Ministre de la Condition Féminine, assurément, et de la Ministre de la Culture, peut-être.

Entre accident et meurtre, tout était en train de se jouer sur les marches des Grands Escaliers. Esther Seth-Belly était effondrée. Petra était à ses côtés, pérorant sans seulement reprendre son souffle. Vous comprenez, elle connaissait Angélica depuis des années, elles avaient travaillé ensemble pour la grande cause des femmes, avaient remporté des batailles décisives contre leurs ennemis naturel, etc…

En fait elle ne savait rien, pas plus que les autres, mais personne n’aurait pu la faire taire. Peut-être eut-il fallu qu’une petite conversation avec Allister… ?

Celui-ci, resté dans sa loge, avait fini son livre. A présent, il attendait de connaître ce que le Sort allait faire de lui. Le menton sur les coudes, il ignorait le parterre sous ses yeux. La foule ne l’intéressait guère. Il admirait les fresques de la voûte au-dessus de lui, et aussi ce lustre gigantesque, comme suspendu dans le vide. Il se demandait quels prodiges d’ingéniosité il avait bien fallu trouver pour le jucher si haut, et assurer la sécurité des spectateurs en dessous.

 

***

 

 

-          Donc, vous êtes sorti de votre loge vers… ? demanda l’inspecteur.

-          Je n’ai pas fait attention. C’était quelques minutes après le début du premier mouvement. Mal au crâne, vous comprenez ? répondit Allister.

-          Bien sûr. Ce genre de soirée doit être assommant…

 

L’interrogatoire continua quelques minutes. Le policier en avait visiblement assez et il ne s’attarda pas. Bientôt, la plupart des convives étaient partis, seuls restaient les employés du Palais, quelques policiers. Le parterre était enfin vide. Le silence régnait, ne demeurait encore que quelques parfums raffinés qui avaient laissé leur trace sur les sièges de velours.  Au centre de la salle maintenant vide, assise sur un des fauteuils pourpres, Esther restait encore abasourdie de la chute de son amie. Tête basse, elle pleurait en silence. Allister s’approcha sans faire de bruit.

Arrivé à sa hauteur, il prit place à ses côtés. Quand il voulu lui prendre la main, Esther se retourna brusquement vers lui, le visage soudain déformé par la haine et la fureur.

 

-          Comment as-tu osé ? fit-elle, furibonde.

-          Pardon ?

-          Tu es sorti, quelques minutes à peine après le début concert… et tu n’es revenu qu’à la fin du deuxième mouvement. Pourquoi dire aux flics que tu ne t’es absenté que quelques minutes, alors ?

-          Mais… que vas-tu imaginer, Esther ? répondit Al avec le plus d’assurance qu’il put.

-          Ne me prends pas pour une cruche, Al ! Crois-tu que je ne savais pas que tu t’envoyais en l’air avec elle ? Alors, que s’est-il passé ? Une dispute, une rupture ? Tu n’as pas supporté de te faire balancer par plus malin que toi ?

-          Mais tu délires, ma pauvre chérie… Tu penses que je te trompe avec Angélica ? fit-il, réellement stupéfait. Mais comment peux-tu imaginer de telles bêtises?

-          Elle m’avait avoué votre liaison, il y a quelques mois ! Tu te souviens de ce fameux vernissage qui n’en finissait pas ? Tu m’avais prévenue pour me dire de ne pas m’attendre parce que tu n’arrivais pas à convaincre je ne sais plus qui, pour je ne sais plus quel projet ?

-          Mais de quoi parles-tu, bon dieu !?

-          Ne fais pas l’innocent, pourri !

-          Je te jure que je n’ai jamais profité de cette femme ! Et je te rappelle que je t’ai laissée faire toutes tes conneries avec elle, sans rien dire ! Avec elle et cette imbécile d’allemande qui se prend pour le nombril du monde !

-          J’avais confiance en elle !

 

La dispute prit de l’ampleur dans la salle vide. Leurs éclats de voix éclaboussaient les façades tout autour. Dissimulée derrière le rideau de la scène, une ombre discrète observait sans rien dire, sans bouger. Puis disparut dans un courant d’air.

 

-          Hum… fit discrètement une voix près d’eux.

 

Le couple se tut, surpris. C’était l’homme chauve, le Régisseur.

 

-          Madame, Monsieur, j’ai bien peur de devoir vous demander de quitter cette salle. Je peux, si vous le désirez, faire ouvrir un salon privé pour que vous puissiez continuer votre…euh… conversation ? fit-il avec respect, sans les regarder.

 

Le type était raide, les mains le long du corps. Il ressemblait à un majordome anglais, les traits impassibles et la voix monocorde. Cela lui convenait parfaitement. Un peu sévère, un peu humble. Curieux mélange.

Allister fit un signe d’assentiment. Il allait se lever quand, toujours imprévisible, Esther dit d’une voix sourde :

 

-          Alors, vous, le larbin, je vous conseille de débarrasser le plancher dans la seconde. Et si, par malheur pour vous, je dois insister, je peux vous garantir que vous vous en souviendrez… c’est clair ?

-          Madame, il est inutile de me parler sur ce ton… je ne voudrais pas vous paraître désobligeant. Je comprends que la disparition de Madame Mc Connolly vous affecte profondément, malgré tout, il est de mon devoir d’insister…

-          Laissez-nous encore quelques minutes, veuillez-vous ? coupa Allister.

-          Bien sûr, Monsieur. Je vous remercie et je reste à votre disposition. Désirez-vous que je vous fasse porter un rafraîchissement ? fit le chauve, reconnaissant.

-          C’est inutile, merci, répondit Al qui, d’un signe du menton lui demandait de libérer le plancher en douceur.

 

L’employé s’éloigna de quelques mètres mais il revint sur ses pas, l’air un peu confus.

 

-          Madame, je compatis sincèrement à votre peine. Et, si vous le permettez, j’aimerais vous dire une chose qui, peut-être, rendra un peu de gloire à votre regrettée amie…

 

Esther ne réagit pas immédiatement. Malgré tout, elle accepta de l’écouter.

 

-          Dites toujours…

-          Eh bien, il se trouve qu’il y a précisément cent ans, jour pour jour, un évènement exceptionnel est arrivé içi. Une autre catastrophe…

-          Une catastrophe ? fit Esther, soudain curieuse.

-          En effet, c’en fut une ! Ceci est arrivé un 20 mai 1896… Si vous regardez au-dessus de vous, vous verrez sans mal cet énorme lustre qui illumine cette magnifique salle.

 

Le couple leva la tête pour regarder le plafond décoré de Chagall. Au beau milieu, suspendu en son centre, se trouvait effectivement un gigantesque appareil, haut comme deux maisons, décoré de festons anciens. Les lumières ne fonctionnaient qu’à faible intensité, baignant la salle d’une lumière discrète, un peu triste, presque sépulcrale.

L’autre reprit son récit.

-          Ce lustre fut dessiné par Monsieur Garnier, lui-même. Une œuvre admirable, n’est-ce pas ? Au siècle dernier, il fallait le hisser au-dessus de la salle pour en assurer l’entretien. A l’époque, il fonctionnait au gaz. Aujourd’hui, bien sûr, il est équipé des toutes dernières technologies pour continuer d’assurer ses services et donner à cette salle cet atmosphère toute particulière, et…

-          Et ? coupa Esther, impatiente.

-          Ah, Madame… eh bien apprenez qu’en cette soirée du 20 Mai 1896, dans une salle comble pour une représentation du Faust, de Monsieur Gounod, sans aucun signe avant-coureur, ce lustre, qui pèse près de huit tonnes je vous le rappelle, est tombé sur les spectateurs.

Allister et Esther regardèrent avec un peu plus d’attention, histoire de s’assurer que tout allait bien…

-          Oh, je vous rassure. Le contrepoids qui céda à l’époque n’est plus de ce monde. Et, de plus, on a décidé, enfin des gens plus importants que moi bien sûr, qu’il serait plus pratique aujourd’hui de descendre ce lustre jusqu’au sol, plutôt que de le hisser si haut sous la toiture.

-          Et que c’est-il passé après la chute ? demanda Allister.

-          Eh bien, il n’y eu que des blessés légers, fort heureusement. Il y a bien une concierge qui rendit son âme à Dieu, mais, ma foi, une concierge, comprenez-vous… fit le chauve, un peu hautain.

Allister le fusilla du regard. Etait-ce pour les mots malheureux concernant cette pauvre femme, probablement passionnée d’opéra pour se mêler à la foule des nantis de l’époque, ou était-ce en raison de la comparaison désastreuse qu’il faisait, ipso facto, entre cette concierge et sa femme ? Ce type, esclave parmi les patriciens d’un monde qu’il ne partagerait jamais, pensait peut-être se situer au-dessus de la plèbe ? L’artiste le regarda plus en détail. C’est vrai que cet homme se donnait des airs hautains, comme s’il était possesseur de quelque clé réservée à un hypothétique Gardien d’un Paradis. Ange ou Cerbère ? Allister sourit discrètement en se disant que la prétention des hommes savait se nicher partout, même chez les plus humbles… L’autre compris trop tard sa bévue et voulut prendre congé sans attendre mais Esther le retint.

-          Et en quoi ma pauvre Angélica devrait-elle être honorée ? fit-elle d’un ton mauvais.

-          Humm, eh bien, cette triste histoire à suscité pas mal de légendes, par exemple. D’ailleurs, un auteur célèbre comme Gaston Leroux s’inspira même de l’évènement pour écrire « Le Fantôme de l’Opéra ». Alors, il est possible qu’un autre grand écrivain se décide un jour pour romancer la disparition de votre amie, comprenez-vous ?

-          Mais vous êtes vraiment le dernier des imbéciles, mon pauvre monsieur… fit Esther avec un profond mépris… Et, je vais même ajouter…

La terrible femme n’eut pas le temps d’ajouter une parole de plus.

Dans un terrible craquement, le lustre s’écroula, entraînant une grande partie des fresques en se décrochant du plafond. Les fauteuils disparurent instantanément dans un nuage de poussière, de plâtres, de métal et de verres réduits en miettes. Le sol trembla sous le choc, et le bruit du lustre qui s’effondrait résonna dans tout le palais. Les innombrables pièces de cristal volèrent en éclats, les lumières s’éteignirent à l’impact, plongeant la salle dans l’obscurité totale. Des personnes arrivèrent rapidement, consternées à la vue des dégâts. Elles n’avaient pas encore vu que trois personnes gisaient ensevelies sous les décombres.

Esther, Allister et le chauve furent écrasés, comme entièrement dévorés par le lustre.

Le chauve gisait, recroquevillé dans une posture étrange, les mains encore serrées sur ses oreilles, comme s’il avait pensé éviter le pire en n’écoutant pas arriver le Destin…

Esther saignait de tout son corps, percée en de si nombreux endroits qu’il paraissait impossible qu’elle ne fut pas déjà morte. Elle râlait quelques phrases incompréhensibles, semblant avoir du mal à trouver son souffle. Du sang s’échappait de sa gorge, et elle ne pouvait plus que proférer d’horribles gargouillis.

Quand à Allister, il gisait sur le dos, les yeux écarquillés. Il regardait droit devant lui, vers le trou immense que le lustre avait provoqué en chutant. Il ne pouvait plus parler tant les douleurs l’accablaient d’indicibles souffrances. Pourtant, il ne pouvait fermer les yeux, fasciné par quelque chose que lui seul pouvait voir, par une petite trouée dans les amas de fer et de verre qui le recouvraient.

Tout le personnel encore sur place se rua sur les gravats pour tenter de dégager les corps, une fois repérés. Les secours, une fois encore, firent irruption dans la salle. Après bien des efforts, ils parvinrent enfin à les dégager. Le constat ne faisait que s’allonger. Le chauve était mort.

Esther rendit son ultime soupir malgré les soins désespérés que les pompiers lui apportèrent sans relâche.

Le malheureux Allister n’était guère en meilleure posture. Un médecin, couvert de sang et de poussière tentait encore de le garder en vie, malgré un pronostic de plus en plus alarmant.

Puis, pendant un court instant où médecins, pompiers et infirmiers se réunirent pour imaginer une solution pour le sauver, Allister resta seul, sans surveillance.

C’est alors que l’ombre furtive, cette insaisissable silhouette qu’il avait cru voir à plusieurs reprises s’approcha de lui, à l’insu de tout le monde. Mais y avait-il seulement une personne pour voir cette ombre ?

-          Tu es un bien méchant homme, Allister Seth-Belly, grinça la silhouette d’une voix rauque.

-          Qui…qui êtes-vous, souffla-t-il au prix d’un effort intense.

-          Tu es…un assassin ! continua l’autre, sans l’écouter. Ce soir, je t’ai vu commettre le plus odieux des meurtres. Tu es un bien méchant homme !

-          Vous…vous ne comprenez pas… exhala Allister. Cette femme…m’a détruit…par jeu…

-          Qui es-tu pour te sentir autorisé à faire justice toi-même, rétorqua le fantôme en pointant un doigt décharné vers le visage ensanglanté de l’irlandais. Tu dois payer pour ton geste…

-          C’est vous qui avez fait ça ? s’étrangla-t-il de surprise et de terreur.

-          Oui, c’est moi… Pas mal, n’est-ce pas ?

-          Qui…êtes-vous ?

-          Je suis  Charles Garnier, créateur de ces lieux… Je veille sur ce Palais, joyau de mes créations. Et tu as osé souiller cet endroit du geste le plus infâme qu’il soit possible de commettre ! Tu vas payer pour cela…

Allister cru qu’il allait devenir fou, juste avant de rendre son dernier souffle. Un fantôme ! La douleur l’égarait probablement…

-          Je suis condamné à errer içi pour l’éternité parce qu’un jour, un stupide homme d’entretien à mal fait son travail. Sa négligence à tué une pauvre femme, qui avait sacrifié bien des choses pour s’offrir une soirée à l’opéra. Et le Ciel a décidé que c’était à moi d’en payer le prix, parce que c’est moi qui avais imaginé ce lustre et les moyens de le suspendre si haut. N’est-ce pas injuste ? reprit la silhouette d’un ton détaché. Quand ce lustre est tombé il ne fit qu’une victime, alors qu’il aurait pu en faire au moins une cinquantaine. J’ai combattu bien des mois, à l’époque, pour convaincre mes détracteurs que ce luminaire, le sommet de la technologie à ce moment, illuminerait les Arts comme jamais auparavant. Faut-il croire que le Diable lui-même comptait parmi ceux qui ne voulaient pas en entendre parler ? Ne trouvez-vous pas étrange, mon cher Allister Seth-Belly, que ce fut pendant une représentation de Faust qu’une telle diablerie se produisit, alors que la salle était comble ?

-          Je suis complètement dément…délira Allister qui ne voulait plus rien entendre parce qu’il se sentait devenir fou.

-          Non, Allister. Vous ne délirez pas. Vous assistez à votre Jugement… Je vais décider de votre sort. Bientôt… Pour le moment, je n’en suis qu’au rappel des faits !

-          Je suis fou…

-          L’Empereur m’avait commandé ce Palais, pour lui et pour tous les symboles d’une Aristocratie qui perdure alors que lui n’a simplement jamais pu y mettre les pieds. Encore une diablerie, peut-être ? continua le fantôme. Cet endroit me paraît être celui de la lutte entre le Bien et le Mal. Et moi, je reste entre deux mondes, celui des vivants et celui des morts ! Ce soir, Seth-Belly, vous avez œuvré pour le Mal…

-          J’ai lavé l’honneur de ma famille, sauvé la mémoire de mon père ! protesta Allister qui acceptait enfin de considérer le fantôme comme réel.

-          Ce n’était pas à vous d’en juger ! Vous n’avez fait que céder à votre animalité… Vous qui vous prétendez depuis toujours être au-dessus de la mêlée ! rétorqua le fantôme Garnier avec mépris. Nous sommes nombreux à vous avoir vu ce soir, vous savez…

-          Il n’y avait qu’elle et moi…souffla le peintre en deux douleurs intenses.

-          Bien sûr que non… Nombre de mes congénères sont içi avec moi. A commencer par cette belle Clara Schumann, dont je puis vous assurer qu’elle fulmine de rage à l’idée que vous avez gâché sa soirée de commémoration ! Clara me dit, d’ailleurs, qu’elle aimerait vous plonger dans les marmites du Diable pour vous faire expier cet affront… Vous vous rappelez qu’elle aussi disparut le 20 mai 1896 ? Elle avait fait le déplacement depuis Vienne tout spécialement… N’est-elle pas délicieuse dans cette magnifique robe de soirée, tout en dentelle et diamants ?

-          Je…je ne vois personne, souffla Allister avec peine.

-          C’est normal ; je suis votre seul Juge, puisque je suis le Gardien de ces lieux… Le monde des Limbes à ses règles que vous n’allez pas tarder à apprendre, je crois.

Allister était de plus en plus faible, il jetait des regards éperdus aux secouristes près de lui mais ceux-ci semblaient immobiles, comme figés dans le Temps. Il sentait que ses forces l’abandonnaient, et que bientôt il n’aurait plus conscience de rien…
Mais soudain, la colère prit le dessus, la douleur disparut.
Puisque la Mort frappait à la porte pour l’emmener, une profonde vague de haine s’empara de lui, comme un immense sentiment d’injustice.

-          Espèce de vieux fou ! Que crois-tu pouvoir me faire, alors que je vais mourir dans quelques instants ? Tu n’es qu’une ombre ! Et d’où vient cette prétention des hommes de remplacer la Justice de Dieu ? Tu es condamné à rester à jamais dans les couloirs de ce palais !

-          Non ! Et grâce à toi, fourbe ! coupa l’autre d’un air malin. Cette nuit est pour moi la dernière…
-          Va au diable !
-          Non, méchant homme, pas moi... C’est à toi d’aller au Diable, Allister. Il t’attend déjà… Ce soir, tu viens prendre place à nos côtés. A ton tour d’errer içi pendant des siècles. Pauvre petit peintre, il te faudra attendre une éternité avant d’espérer un quelconque pardon… Et tu ne reverras ce monde que tous les cent ans, le 20 Mai. C’est encore une de nos règles… Tu es donc condamné ce soir, içi et pour l’éternité, pour ce que tu as fait à cette pauvre femme qui espérait obtenir ton pardon. Puisque tu n’as pas pardonné, alors je te condamne à mon tour.


-          Mais…
-          Silence ! Je te laisse ma cape noire, tu en auras besoin.
-          Je ne mérite pas ça, protesta faiblement Allister.
-          Tu as tué…

Allister tenta désespérément d’attirer l’attention des médecins. Il sentait son sang remonter dans sa gorge, une atroce sensation de noyade s’empara de lui. Il tenta encore d’accrocher cette silhouette qui se tenait tout près de lui, exhalant un horrible souffle chargé de senteurs putrides et sulfureuses…
Il voulait encore parler, avouer ses actes, implorer le pardon. Il avait droit à une autre chance !
Et puis, il avait encore tant de choses à dire !
Mais l’ombre lui posa un doigt sur la bouche…

-          Tais-toi, méchant homme… Laisse-moi partir, maintenant.

 

 

 FIN