Je vis peint sur la porte du magasin : Plaisirs en tous genres, soldes d’hiver.

Après une seconde d’hésitation, je poussai la porte.

Il y avait aussi écrit en plus petit : « Entrez…si vous l’osez. »

C’était une petite boutique poussiéreuse, un brin moyen-âgeuse. Une vieille bicoque en bois noir et gris sale comme celles qu’on voit dans les westerns : beaucoup de poussières, de toiles d’araignée, quatre petites fenêtres à petits carreaux blanchis par le manque d’entretien. Il y avait même de la mousse aux angles les moins exposés au soleil. Et puis une grande vitrine avec, peintes au blanc d’Espagne, des annonces, des promotions affichées en monnaies disparues depuis longtemps.

J’arrivais alors au sommet d’un petit escarpement au milieu des collines du Morvan, quelque part entre deux autres coins perdus. Il faisait nuit, c’était la pleine lune. Randonneur habitué aux campagnes désertes, je ne m’attendais pas à tomber sur cette maisonnette. Il y avait de la lumière, alors je me suis approché.
Il suffisait de grimper quelques marches en bois pour arriver au seuil de la boutique.

A travers la vitrine, j’aperçus une vieille femme, frileusement vêtue de grosses laines aux couleurs passées. Longue chevelure gaufrée, long visage osseux et ridé.

Elle était immobile, comme figée.

La porte n’était pas fermée ; j’étais entré. Une petite clochette tinta joyeusement pendant quelques secondes. J’entendis une chouette hululer alors que la porte se refermait derrière moi dans un petit claquement sec.

Les parquets de bois craquaient sous mes pas. Je sentis même quelques planches plier à mon passage. Quelques ampoules nues diffusaient une lumière un peu jaune, à peine suffisante. Des nuées de moustiques énervés virevoltaient autour. Signe d’orage, me dis-je sans le vouloir. Je jetai un regard derrière moi, vers l’extérieur pour observer le ciel. Celui-ci se couvrait de lourds nuages gris bleus, noirs et, déjà, quelques lueurs illuminaient leur cœur tourmenté. Il ne tarderait pas à pleuvoir. C’était peut-être mon imagination qui cavalait déjà, pourtant il me semblait entendre les premières rumeurs d’un tumulte à venir.

Etrange, alors qu’une demi-heure plus tôt le ciel était parfaitement dégagé.

Un bruit sec près de moi me fit sursauter.

Elle était là, tout près de moi, surgie de nulle part.

Pas un mot de sa part. Par contre, son regard ne me quittait pas. J’en eus presque des frissons. L’ambiance était un peu inattendue, sa présence plus encore.

Il y avait dans l’air une curieuse odeur de moisi, de terre humide, de résine et aussi de fougère fraîchement coupée. Je m’attendais pourtant au parfum un peu âcre des poussières accumulées par des années de négligence. Cette fraîcheur paraissait presque inopportune.

C’était la seule fausse note. Pour le reste, tout ressemblait à s’y méprendre à l’antre d’une vieille sorcière tout droit sortie de la légende du Roi Arthur et de ses chevaliers errants.

-    Avez-vous trouvé votre Graal ? fit-elle soudain.

Elle avait une curieuse petite voix aigre et nasillarde. Je ne pus m’empêcher de tressaillir encore. Elle était arrivée sans un bruit, sans même un courant d’air. Un peu surpris au départ, je me repris bien vite, un sourire un peu ironique aux lèvres en constatant qu’elle était presque plus petite que ses étalages.

Je la regardai posément ; en son temps, elle fut sûrement une jolie femme. Aujourd’hui, elle n’était plus qu’un fantôme fragile et ridé. Elle fit un geste, dégageant soudain cette odeur un peu désagréable que je m’attendais à rencontrer lors de mon entrée. Elle était la poussière de ces lieux.

Devant mon mutisme tranquille, elle sembla perdre contenance, sinon patience, et elle se sentit obligée d’engager la conversation. De peur de me voir repartir les mains vides, peut-être…

-          Vous cherchez quelque chose en particulier ? fit-elle en grimaçant un peu.

-          Non, rien de précis. En fait…j’ai osé, répondis-je en faisant référence au nom de sa boutique.

-          Et vous avez bien fait ! s’exclama-t-elle. Içi, personne n’entre sans une bonne raison même si, pour ce qui vous concerne, vous ne savez pas encore pourquoi. Voulez-vous que je vous aide à découvrir tous les trésors qui se cachent içi ?

-          Les trésors !? Ma foi…pourquoi pas ? fis-je dans un grand sourire.

-          Vous ne serez pas déçu, je vous assure. Suivez-moi…

Je me moquai un peu en silence, me disant que la visite serait vite terminée, compte tenu de l’exiguïté des lieux. Je n’avais pas vraiment envie de lui acheter la moindre antiquité mais je me dis que si je ressortais de là avec une vieille reliure, une lampe à pétrole pas trop cassée ou un vieux miroir fêlé, je m’estimerais content.

La visite commença par les éternels bibelots dont personne ne voulait plus depuis des décennies, pas même les collectionneurs. C’étaient de vieux fers à repasser, des moulins à café vermoulus, des abat-jours mités, des broderies défraîchies, et surtout des montagnes de vieilleries sans intérêt. La vieille femme me faisait pourtant l’article pour chacune des choses qu’elle me présentait, argumentait avec ténacité pour m’expliquer leurs précieux avantages et la modicité de leur prix, malgré leur extrême rareté.

Je ne tardai pas à me sentir un peu ennuyé ; je voyais bien qu’elle faisait tout son possible pour me fourguer une de ses antiquités. Je l’imaginai alors pauvre au-delà du possible, coincée dans la terne solitude de son échoppe perdue, ne survivant que par miracle alors que le monde semblait l’avoir oubliée depuis des siècles.

Je ne pouvais donc pas repartir les mains vides.

Elle savait ce qu’elle disait, finalement… Sacrée grand-mère !

J’allais lui proposer de lui acheter un petit truc, n’importe quoi, pour alléger ma conscience quand, sans prévenir, elle se retourna brusquement vers moi.

Interloqué, je m’arrêtai puis la regardai avec attention.

Son regard, beau encore malgré les années passées, me scrutait avec intensité. Nous demeurâmes ainsi sans rien nous dire pendant de longues secondes, qui me parurent des heures.

Lisait-elle quelque chose en moi, dans mon âme ? L’ambiance se prêtait un peu aux errances et aux croyances païennes du passé.

-          Ma foi, je pense que je devrais plutôt vous laisser vous promener tout seul parmi mes petits trésors… Je crois que je vous empêche, sans le vouloir croyez-le bien, de trouver ce que vous cherchez. A moins que vous n’ayez quelque chose à me céder, peut-être ?

Elle avait ajouté ces quelques mots en se rapprochant tout près de moi, s’obligeant à lever haut le menton pour me regarder par en dessous. Elle était si petite…

Sa question me troubla.

-          Je ne crois pas, ma chère madame. Je suis venu les mains vides, en fait. C’est seulement par curiosité que j’ai poussé la porte de votre boutique.

-          C’est ce qu’ils disent tous ! rétorqua-t-elle. Vous le déposerez sur la petite table en sortant, voulez-vous ? ajouta-t-elle peu après, en me plantant là.

Elle retourna à petits pas vers l’arrière de sa bicoque puis disparu sans plus rien dire. Le silence retomba dans la boutique, un peu oppressant. Je demeurai interdit.
Que faire ? Profiter de l’occasion pour me sauver discrètement ? Mon premier réflexe fut en effet de me diriger vers la sortie en faisant le moins de bruit possible mais ces fichus planchers craquaient à chacun de mes pas.

Je soupirai une bonne fois et, puisque j’étais là, je me résignai à faire œuvre de charité en me décidant à lui acheter une babiole.

Sa dernière phrase résonnait en moi comme un signal d’alarme. Qu’avait-elle voulu dire ? Et qu’aurais-je bien pu déposer sur sa table avant de partir ?

Je n’avais rien sur moi, que mon matériel de randonnée et il n’aurait pu être question pour moi de me défaire de quoi que ce fut.

Je soupirai encore, résigné, et je refis un nouveau petit tour dans son bazar de pacotilles.

Mais je ne trouvai rien de bien intéressant ; quelques cadres dorés ; deux ou trois toiles à l’huile ; une affiche pour un produit miraculeux qui soignait tous les maux de la Terre ; quelques journaux du début du siècle ; quelques articles de jardin en fer blanc.

Rien de particulier, rien qui aurait pu attirer mon attention ni attiser ma convoitise. Pas même une breloque à offrir à une amie…

-          Pour les plaisirs en tous genres…elle me la copiera ! grommelai-je à voix basse, un peu irrité de tout le temps que je perdais en vain.

Je me décidai alors, faisant fi du léger sentiment de couardise qui m’assaillit, à quitter les lieux pour reprendre ma route.

Mais, sans que j’en eusse rien entendu jusqu’à cet instant, la pluie tombait à seau dehors. L’orage battait son plein, striant le ciel de foudres gigantesques, dans un vacarme qui faisait tout trembler autour de moi.

Je n’avais rien entendu…comme était-ce possible ?

Cette fois-ci, un curieux sentiment d’insécurité me saisit au ventre. Tout prenait une étrange allure, les lumières vacillaient, se coupaient même par instant, et la lumière crue du ciel éclairait brièvement les objets entassés pour leur donner un aspect inquiétant. En haut d’une armoire pourrie et un peu bancale, de vieilles poupées en porcelaine, aux joues exagérément rouges semblaient darder leur regard sur moi, me suivant dans chacun de mes gestes… une tête de sanglier me donnait l’impression de respirer.

Un peu affolé, j’allais courir vers la sortie, me disant qu’une bonne averse n’avait jamais tué personne et qu’à tout prendre, je me sentirais plus en sécurité dehors plutôt qu’entre ces murs de plus en plus hostiles.

Il ne me restait plus qu’un pas à faire, une main à tendre pour me saisir de la poignée de la porte et sortir de là quand, par je ne sais quel hasard, mes yeux tombèrent sur un petit coffre de bois sombre, renforcé de petites plaques en fer rouillé. On aurait dit un coffre de pirate, un de ceux qu’on enterre dans les sables d’une île du Pacifique. Entre deux éclairs aveuglants, je crus même distinguer la silhouette d’un pirate, ne voyant que son énorme chapeau à large bords, avec de grandes plumes d’autruche au sommet et aussi la longue lame recourbée d’un sabre berbère à sa ceinture.

Une foudre tomba tout près dans un fracas titanesque, un terrible craquement sec qui roula pendant de longues secondes dans le ciel. Etait-ce un signe ?

J’avais déjà perdu trop de ma raison pour ne pas le croire, aussi m’approchai-je du coffre pour l’observer plus attentivement.

Il était rectangulaire avec un couvercle arrondi, cerclé de bandes de fer clouées aux arêtes. Sur sa face avant il y avait une serrure avec une grosse clé toute noire.

Sans réfléchir, je fis tourner la clé et j’entendis clairement quelque chose se briser… en moi. Au niveau du cœur.
Dans la seconde, je sus que je venais de faire une erreur.

Dans un grincement sinistre, le coffre s’ouvrit tout seul. Une faible lueur bleue en sortait.  J’étais à deux doigts de perdre tout contrôle. Dans ma tête, tous les pires films d’horreur défilaient à toute vitesse. Je me décidai enfin à m’approcher. A peine penché au-dessus, j’y jetai un regard prudent, prêt à m’enfuir au premier bruit suspect.
Rien.
Un curieux nuage de vapeur tapissait le fond du coffre. Fallait-il que j’y mette les mains pour connaître ses secrets ? J’avoue que l’idée me répugnait un peu. Et si c’était pour me retrouver avec les mains emprisonnées dans un piège à loup ? Cette vapeur n’était peut-être qu’un bain d’azote liquide : n’allais-je pas me retrouver avec les mains pétrifiées, avec le risque de les briser en mille menus morceaux au premier choc venu ?

Je crus entendre quelques ricanements lointains, quelque part derrière moi.

-          Je sombre dans le délire ! fis-je à voix basse, autant pour me rassurer que pour me prouver que je ne rêvais pas. Allons, fils, un peu de courage et de bon sens : ce n’est qu’une vieille boîte !

Je n’en menais pas large, pour sûr. Malgré tout, ce coffre me fascinait ; il avait quelque chose de magique. C’était comme s’il ranimait mes souvenirs d’enfant, ou qu’il voulait raviver la couleur vive des temps passés.

J’y enfonçais donc mes mains, malgré cette voix intérieure qui me hurlait de m’enfuir.  J’aurais mieux fait de l’écouter…

A peine mes doigts effleurèrent-ils le coffre que je me sentis aspiré tout entier dedans. J’eus l’affreuse sensation de m’y engloutir, de m’y dissoudre en une spirale infernale qui me donna de violentes nausées, difficilement contenues. Mes pensées elles-mêmes se volatilisèrent pour se transformer en un horrible magma d’émotions confuses et désordonnées.

Puis le Néant se fit en moi, ne laissant plus qu’un minuscule point lumineux au centre d’un vide désespérément noir et silencieux. Je n’avais plus de corps, je n’étais plus rien sauf une conscience inquiète et craintive. Pris de panique, j’aurais voulu crier, me débattre, prendre mes jambes à mon cou mais je n’étais plus rien ; plus de mains, plus de voix. Plus rien !

Il me fallut un temps infini pour me ressaisir et tenter de comprendre. Mais que comprendre de l’obscurité totale ? Que fallait-il déduire de l’état dans lequel je me retrouvais ? Il ne restait que cet éclat de lumière, perdu dans ce vide absolu.

Bien plus tard, résigné à ne rien comprendre, je me fis fataliste au point de ne plus ressentir ma peur. A quoi bon ? Il me fallait peut-être mieux regarder, puisque c’était l’unique chose que je pouvais encore faire. Alors, j’observai la seule chose qui restait de moi ; ce petit point de lumière qui ne vacillait pas d’intensité, qui semblait même attendre que je fisse sa connaissance.

Il n’était pas là pour rien : ce devait être un repère, une invitation.

Je ne pouvais plus que l’observer, ce que je fis alors avec la plus grande attention.

Plus tard, quand mon esprit oublia tout le reste, la lumière devint plus intense, son éclat reprit un peu d’espace à la noirceur. Ou plutôt, non ; j’avançais vers cette lumière.

Un très bref instant, l’idée me traversa que j’étais mort, ou sur le point de l’être. Sensation fulgurante qui s’évanouit aussitôt qu’éprouvée.

La lumière venait de me dire que j’étais toujours vivant…

Cette chose, sans autre forme que sa clarté, venait de me rassurer sans faire usage de la moindre parole, pas même du plus rudimentaire des sons.

Je m’approchais de plus en plus. A présent, je pouvais même ressentir sa chaleur.

En bon cartésien, je me souvins de mes cours de physique et que lumière et chaleur étaient effectivement indissociables. Pour me rassurer un peu plus, j’imagine.

Réflexion inutile parce que je savais, sans pouvoir l’expliquer, que cette chaleur n’avait aucun rapport avec les lois de la physique. Oui, je le savais bien, même si j’étais incapable d’expliquer pourquoi.

Plus je m’approchais, et plus l’espace noir disparaissait, comme absorbé par cette lumière qui se faisait de plus en plus éclatante. Bientôt, elle occupa presque tout mon champ de vision. Il ne restait plus qu’une frange noire, floue et incertaine, tout autour d’elle. Et, petit à petit, je commençai à discerner des choses plus précises. Comme dans une photo surexposée, aux couleurs saturées, des nuances se firent. Le blanc aveuglant de la lumière se teinta progressivement de couleurs différentes. Tout était encore très vague, avec des frontières difficiles à déterminer. Puis, un décor sembla prendre forme.

Au début, je ne reconnu pas la scène mais, quelques instants plus tard, je devinai…

Les contours se firent plus précis, plus nets. Les couleurs se stabilisèrent enfin et la profondeur des choses se fit en tout dernier lieu.

Je reconnu enfin l’endroit qui m’était montré. C’était un petit jardin public, à Paris, près du Palais du Luxembourg. Et j’étais là…près de mes parents, en train de faire mes premiers tours de roue à vélo.

J’entendais le chant des oiseaux cachés dans les platanes, j’apercevais un chat dissimulé dans les troènes. Il y avait aussi cette petite fontaine ou une eau paisible chantait en sourdine. Quelques voitures aux lignes anciennes passaient, qui remontaient la rue pour tourner à gauche vers la rue de Vaugirard. Il faisait un soleil éclatant, une chaleur bienfaisante. Ma mère, qui patientait sur un banc un peu plus loin, ne relevait même plus la tête pour répondre à mes cris incessants de petit garçon tout fier de piloter sans ces fichues petites roues supplémentaires. Je riais à tue-tête, me lançant dans une course effrénée pour rattraper mon copain Yves qui redoublait d’efforts pour conserver son prestige de cycliste aguerri…

Mon père, lui, assistait ma petite sœur pour ses premiers pas. Penché au-dessus d’elle, le dos cassé en deux et les bras tendus, il l’aidait à conserver la position verticale, avançait avec elle à son rythme, tout fier de voir sa fille grandir un peu plus grâce à lui.

Ce merveilleux souvenir, plein de chaleur et de joie de vivre, me revenait pour une raison inconnue. Je restai surpris de ces images de mon passé, sachant qu’il s’agissait probablement du dernier souvenir que j’avais de ma famille…

Je ne savais rien d’eux, je ne savais plus, je n’en avais plus la moindre trace. Pour étrange que cela puisse paraître, mes souvenirs s’arrêtaient précisément à ce moment-là de cette scène.

J’avais grandi sans eux, sans leur présence. Et sans savoir pourquoi.

Le passé reprenait consistance sous mes yeux, et j’étais tellement absorbé que je ne me posais pas de question. Tout était limpide, évident, comme écrit depuis toujours en moi.

Je réalisai, mais sans y prendre garde, que j’allais bientôt découvrir pourquoi je vivais en solitaire depuis toujours.

C’était une évidence ; j’allais tout savoir de ce passé qui me manquait depuis toujours.

Je dévorais mes parents des yeux, comme si je n’avais pu les regarder avant, avec une précision que mes souvenirs ne savaient pas m’offrir.

Etait-ce un retour dans le passé, une opportunité exceptionnelle, un miracle ?

Je n’en étais pas sûr…

Si mes souvenirs s’arrêtaient à cet instant, c’est peut-être parce que ma conscience ne pouvait m’en dire plus, que quelque chose en moi m’empêchait d’en savoir plus.

J’eus soudain peur, très peur ; j’avais la conviction qu’il m’était demandé d’affronter quelque chose que j’avais enterré au plus profond de moi. Et cette peur devint vite une incroyable terreur. J’aurais voulu pouvoir me retourner, ou simplement fermer les yeux…

Quand, un peu plus tard dans cette scène idyllique du quotidien d’une famille paisible, je vis mes parents prendre ma sœur avec eux, quand j’entendis clairement la voix de ma mère qui m’appelait pour me dire qu’il était temps de rentrer, alors la terreur la plus profonde qui soit s’empara de moi. Le gamin que j’étais tardait encore à obéir aux injonctions de ses parents. Je voulais encore parcourir quelques mètres les cheveux au vent, pour combler les quelques mètres de retard que je comptais encore sur le vélo de mon ami Yves…

Mes parents, pour me forcer à les suivre, firent mine de ne plus m’attendre et de rentrer à la maison. Juste de l’autre côté de la rue.

Ma petite sœur, encadrée par mon père et ma mère s’engagea sur la chaussée. Du coin de l’œil, je vis mes parents tourner soudain la tête vers la droite. Puis j’entendis les bruits tonitruants des pneus d’une voiture crisser sur l’asphalte. Et puis le bruit étrange, accompagné de brefs cris de douleurs, des corps percutés à trop vive allure. Je tombai de mon vélo, courrai vers eux pendant que quelques passants se précipitaient déjà pour leur porter assistance.

Mais il était déjà trop tard…

Le noir total se fit en moi, brusquement. Plus de lumière, plus de son, plus rien. Je replongeai tête la première dans le Néant.

Je n’étais plus qu’émotions et celles-ci me submergèrent avec violence, aucune digue ne pouvant ni les contenir, ni les arrêter.

Toutes se succédèrent très vite, commençant par la peine la plus terrible pour finir par la haine la plus implacable. Je ne pouvais rien contrôler de tous ces flots de sensations et de sentiments. Je subissais une vérité et ses conséquences.

Pourtant, au beau milieu de cette tempête de conscience réveillée sur le tard, une autre lumière s’immisçait en moi ; celle de la compréhension.

La découverte de ces circonstances oubliées, volontairement ou non, me faisait comprendre les raisons qui firent de moi, depuis ce jour, un être solitaire et soucieux de ne jamais s’approcher des Hommes. Je savais enfin d’où me venait ma haine du monde et de ses civilisations toujours trop barbares. Je savais pourquoi j’étais un homme des bois…

Tout ce qui me faisait haïr mes semblables se trouvait résumé dans cet accident.

Désespéré de ne pas savoir comment revenir en arrière, je pensai alors que je maudissais les monstres qui m’avaient volé ma vie. Et je m’en voulais plus encore d’avoir mis les mains dans ce maudit coffre qui m’avait ramené jusque-là…

Pourquoi m’imposer ces horreurs puisque, tout enfant, j’avais décrété de les oublier à jamais ?

C’est alors que le Néant s’effaça à nouveau. Il céda la place à une lumière blanche, pure.

Et j’entendis alors la voix de mes parents.

Ils me dirent qu’ils étaient encore là, près de moi, depuis toujours, qu’ils m’accompagnaient à chacun de mes pas, qu’ils me soutenaient à chacune de mes déconvenue, qu’ils savaient mes souffrances et mes joies.

Et, surtout, ils me dirent de vivre sans plus rien garder de mauvais de cet abandon forcé de leur part. Il était temps pour moi de vivre sans plus rien craindre puisqu’ils étaient à mes côtés…

Il me suffisait de le vouloir, de réduire ce terrible accident à l’état d’un objet sans importance et de ne plus m’encombrer de sa présence. Puis le silence revint. Je restai ainsi longtemps, silencieux et songeur, irrésolu et déconfit. Pourtant…

Ces quelques paroles réconfortantes m’inondèrent de bonheur. Elles étaient l’absolution dont j’avais besoin, sans le savoir, pour me pardonner d’une faute qui n’était pas la mienne et pour suivre enfin le chemin de vie qui m’était réservé.

J’aurais voulu que ces instants durent toujours, que mes parents continuent de me réchauffer au soleil de leur amour. J’aurais même préféré ne jamais plus repartir et rester là, avec eux, dans cet univers particulier qui faisait fi du temps, des lieux et des circonstances.

Mais… je ne sais pas exactement combien de temps après, je senti parfaitement qu’il était temps de repartir.

Petit à petit, la lumière s’éloigna pour ne plus être qu’un infime point lumineux. Et tout autour de ce point, une multitude d’autres apparurent pour finalement tendre au-dessus de moi un ciel étoilé comme jamais encore je n’en avais vu.

Sans m’en apercevoir, sans rien ressentir, j’avais retiré mes mains du coffre, revenant ainsi au monde réel…

C’était encore très confus en moi, mais je sentais bien que j’avais déposé quelque chose, quelque part. Un lourd fardeau qui ne me pesait plus, un peu comme ce sac à dos que je portais presque en permanence dans mes interminables randonnées solitaires.

Je revins à moi, peu à peu, me retrouvant dans la boutique miteuse de cette vieille femme qui se dissimulait au fond de sa solitude. J’étais épuisé, mes jambes me portaient à peine.

Pourtant, j’avais la joie au cœur.

Et un tout petit vélo en cristal à la main…

Je le considérai longuement.

Un objet sans importance et ne plus m’en encombrer plus longtemps…

Sourire aux lèvres, je venais de comprendre ce que la vieille femme m’avait dit avant de s’éloigner. Silencieux, je jetai un regard autour de moi, la cherchant des yeux. Elle dut entendre mon appel puisque, me retournant, je la trouvai tout près de moi. Elle semblait avoir encore vieilli de cent ans, comme si elle avait éprouvé l’immensité de mes peines et de mes terreurs pour s’en charger des épaules et de l’esprit. Seuls ses yeux conservaient cette éclatante beauté que le Temps semblait incapable de flétrir… Son regard était empli de joie. Sans rien dire, elle baissa son regard vers ce petit vélo de cristal…

Je compris tout le sens de sa remarque : je n’avais effectivement aucun achat à faire mais plutôt quelque chose à lui céder… Curieuse brocante, soldes pas chers et…plaisirs à prendre.

Je lui pris doucement la main, l’embrassai tendrement, puis, me résignant à la quitter, je déposai le petit vélo sur la table en sortant. Il irait bientôt rejoindre les montagnes d’autres petits objets inutiles et encombrants, déposés avant moi par d’autres de mes semblables.

 

 

 

 

FIN