Je rame. Cet exercice ne m’inspire précisément rien.
J’y ai pensé toute la journée. Un court instant, j’ai cru qu’une première idée se formait. C’était confus, brumeux, lointain. Finalement, non. Rien. J’avoue que l’essence même de l’exercice m’échappe. J’ai la liste des mots sous les yeux mais rien ne me vient.
Tout juste une sensation immonde, nauséabonde en provenance des tranchées de la Grande Guerre. Étrange, non ? Que sais-je de tout cela ? Exactement ? Ce n’est pas difficile ; rien, ou presque.
Pourtant, c’est sûr que ces mots pensent à s’unir pour ranimer l’ambiance surannée d’une époque déjà lointaine. Une tranche de vie dont il ne reste plus que des fantômes et des souvenirs épouvantables. Pourquoi irais-je farfouiller dans des vestiges qui ne m’appartiennent pas ? Et pour en dire quoi ?
Un nuage de brume se condense, se concentre petit à petit.
Un fantôme s’approche…

J’ai le vague, très vague souvenir de mon arrière grand-père, figure de Commandeur de la famille, trônant au bout de la grande tablée dominicale, avec ses grosses bretelles et qui, d’un air supérieur, presque impérial, me dominait de sa haute et massive silhouette. Moi qui n’étais qu’un bambin les yeux levés vers lui, à distance prudente de cet inconnu un peu bourru avec ses moustaches en guidon de vélo, je le dévorais des yeux. Je ne me souviens plus de sa voix, mais j’ai plaisir à imaginer qu’elle devait être grave, rocailleuse, brisée comme lui le fut pendant ces années de terreur et de sang. Peut-être roulait-il les « R » à la mode des années folles ? J’aime à le croire.

Je ne sais pas grand-chose de lui. Je cultive le souvenir d’un homme courageux, dont je sais à peu-près qu’il combattit en Somme, en Champagne. En Belgique, peut-être ? Là, je n’ose affirmer. Peu de choses sont arrivées jusqu’à moi, en fait. Il ne reste que quelques circonstances précises qui ne sont, finalement, que le probable résumé d’atrocités que la Légende familiale à transformé en glorieux faits d’armes.

Enterré à deux reprises par ces maléfiques sapes allemandes, sorti indemne de ces montagnes de terres retournées dans les formidables explosions de dizaines de tonnes d’explosifs accumulés avec ténacité, et au prix d’immenses et inutiles sacrifices d’ennemis inconnus, il était revenu à la vie civile mais gardait, au moins à mes yeux encore innocents, les traces indélébiles de ceux qui avaient souffert et redouté de voir la mort les faucher à tout instant. Peut-être est-ce pour cela qu’il a plus la couleur noire d’une ombre que celle d’une réelle silhouette humaine dans mes souvenirs ?

Si la Mort ne s’était pas emparée de lui pendant ces mois enterrés dans la glaise ou la boue, au moins avait-elle pris soin de laisser une trace des frôlements de sa cape sur sa peau, au point de le rendre noir comme le Néant.

Je sais encore qu’il fut aussi victime des gaz. Obus lancés de toute part, sans assurance de meurtrir les cibles visées, quitte à brûler la peau, les yeux, les poumons de ceux qui, pourtant du camp ami, remontaient ensuite vers les hôpitaux de campagne sur des civières, ou appuyés sur l’épaule épuisée mais résolue d’un compagnon d’infortune. Les morts ne revenaient qu’un peu plus tard, à la nuit tombée, quand l’ennemi pansait ses plaies à son tour, souffrant les mêmes horreurs et les mêmes pertes. Même morts, ceux-là ne pouvaient rester plus longtemps au fond des cratères. Il fallait les ramener. 

J’imagine les infirmiers, les brancardiers, les courageux, les volontaires ou les forcés, rampant entre les barbelés, le souffle saccadé, le cœur battant à tout rompre dans la hantise de faire le bruit fatal, celui qui les révèlerait à ceux d’en face, qui enduraient les mêmes peurs. Sous une lune trop claire qui les immobilisait dans leur quête, ils attendaient pendant de longues minutes ou, au contraire, fonçaient dans la nuit, seulement guidés par les râles de ceux qui n’en finissaient pas de mourir, ou encore par l’odeur pestilentielle des dépouilles dont les entrailles répandues n’attendaient pas l’aube pour commencer leur effroyable métamorphose. A la boue qui alourdissait les mouvements de ces soldats-croque-morts s’ajoutait alors le sang. Celui de leurs frères tombés. Et puis, souvent, ils laissaient aussi le leur…  

L’abject repoussait toutes les nuits les lignes d’une morale qui disparaissait tous les matins sur les tables des stratèges, loin du front. Les généraux formulaient les consignes, distribuaient les rôles comme des cartes à une table de poker et tant pis s’il fallait encore sacrifier l’équivalent de plusieurs grandes villes pour gagner quelques mètres. Le prestige d’une victoire, même si elle ne devait durer que quelques heures, valait bien quelques enfers d’acier et de feu de plus…

 

Qu’avait-il bien pu se passer pour rendre tous ces hommes assez fous pour s’entretuer ? Ou, plutôt, quels furent ces hommes, assez machiavéliques et bien à l’abri dans leur état-major, pour contraindre ces millions de soldats à se livrer au pire ?

Un siècle est passé, il ne reste plus un seul témoin vivant de cette première folie de dimension mondiale. Seuls les souvenirs et les questions demeurent. Je ne sais rien, pour ne pas l’avoir vécu, de l’horreur d’un quotidien où il était de règle de sortir de son trou au son strident d’un modeste sifflet, pour aller braver la mort. Et tout cela pour rien, sauf à prendre le risque inhumain de disparaître dans une gerbe de feu ou d’être proprement découpé en menus tronçons par les rafales ennemies. Il fallait compter sur la chance pour franchir un espace entièrement dédié au massacre. Et plus encore pour en revenir.

Je n’en sais absolument rien, pourtant j’ai la conviction, profonde et bien ancrée en moi, que j’ai connu tout cela, que j’en garde encore l’épouvante et la terreur. Tout cela serait inscrit en moi, comme amalgamé dans mes gênes, gravé dans l’histoire des générations qui portent encore les traces sanglantes d’actes insensés.

Et mon arrière grand-père, rescapé sans savoir comment, dans tout cela ?

Comme tous les autres, il a fini par tirer sa révérence, peut-être encore accablé du souvenir des camarades perdus dans d’indicibles circonstances. A moins qu’il n’ait préféré abandonner tous ces spectres pour se donner une chance de vivre et de profiter de tout ce qu’il avait eu peur de perdre pendant le fracas et le tonnerre des canonnades.

Les mots sont impuissants à exprimer l'atrocité de ces sensations. Peut-être faut-il se trouver dans un de ces moments étranges où la réalité s’estompe pour laisser la place à l’émotion ? Alors, les réminiscences inscrites en soi, par quelque mystérieux prodige, remontent à la lumière et murmurent les douleurs enfouies. De la sorte, ces corps mutilés, hachés par d’invisibles éclats incandescents, gémissent encore un peu avant de se pétrifier à jamais dans les livres, inscrivant en lettres de sang la volonté jamais satisfaite de ne plus jamais revoir l’arrogance des hommes rugir au point de faire trembler les fondations de la raison humaine.

Alors, d’où émane cette conviction viscérale que tout cela recommencera, malgré tous les sacrifices consentis ? Se pourrait-il que la mémoire ne retienne finalement que ce qu’elle veut et qu’elle oublie, surtout, la bonté et la bienveillance qui devraient animer notre espèce, douée de raison en temps de paix ?

Tous ces visages tordus par la souffrance, par la panique, ne suffiront-ils jamais à faire comprendre aux générations que la guerre est inutile, qu’elle n’assouvit que les pulsions de quelques fous démoniaques et dépravés qui n’ambitionnent qu’horreurs et destructions ?

J’imagine que mon bis-aïeul à forcément pensé tout cela avant moi, au creux de ses tranchées humides et grouillantes de rats. L’omniprésence de la mort doit rendre philosophe…

Malgré tout, que sa haine du genre humain dut être grande quand, vingt ans plus tard, il vit ses fils reprendre les mêmes chemins, engoncés dans des uniformes nouveaux, aux ordres de nouveaux assassins…

Tous y sont allés. Certains en revinrent. Mutilés, démolis, désespérés. Leur esprit émietté ne fonctionnait plus assez pour croire encore que la Paix existe. Elle n’est, après toutes ces épreuves, qu’un état précaire, fragile et terriblement passager.

Par-dessus tout, ils en revinrent armés d’une atroce conviction: pour s’entretuer, il est indispensable aux assassins de n’enrôler que de jeunes hommes, en pleine santé et candides au point de croire qu’ils agiront pour le bien de l’Humanité. Il convient de ne tuer que ceux qui aiment la vie, ceux qui n’aspirent qu’au bonheur d’une existence passée à découvrir et s’émerveiller d’un rien. Ensuite, il suffit d’éradiquer ceux qui ne sont plus en état de le faire. Et les moyens mis en œuvre pour cela progressent à chaque nouveau conflit, retenus d’une guerre à l’autre pour être améliorés et rendus plus efficaces, plus destructeurs.

Quelle folie anime alors le monde pour faire croire que la guerre est le remède aux maux d’hommes assez fous pour déclencher les holocaustes dont l’Histoire se charge ensuite de faire le désastreux constat ?

Malgré eux, les humains s’entretuent sans cesse, comme animés par l’unique envie de faire un jour partie des disparus.

Pauvre arrière grand-père. Né quelques années à peine après un énième conflit, invité à l’apogée de sa jeunesse à participer aux pires horreurs, revenu chez lui pour voir partir les siens pour un autre banquet sanglant, et désespérant ensuite de voir que le monde continuait malgré tout de se modeler sur les charniers de la folie de quelques uns…

Je l’aimais bien mon arrière grand-père mais je ne peux m’empêcher de lui en vouloir un peu de n’avoir pas su tuer les bons…