JEANNOT LAPIN

 

 

 

Fallait que j’écrive une nouvelle. Impératif. Mais je n’avais pas le temps, trop de choses à faire. Pas le choix pourtant, il en allait de mon contrat chez mon éditeur. Il faisait une opération de comm’ de la plus haute importance, selon ses dires, et je ne pouvais pas me soustraire à l’exercice. Délais réduits, thème imposé, longueur calculée. Bref, une nouvelle.

A peine revenu de mes noces passées à l’autre bout du monde, alors que je me remettais au boulot, un roman noir qui mangeait tout mon temps ! J’en parlai à ma femme qui, plus préoccupée par son bronzage parfait, me dit entre deux couches de crème qu’elle m’aiderait, qu’il était donc inutile de m’inquiéter plus que nécessaire.

Facile à dire. Je lui en aurais mis, moi, des « t’inquiète pas » compatissants ! Ce n’était pas elle qui se tapait toutes ces heures de cogitations trop souvent stériles, épuisantes. On n’en était pas encore aux noces de coton qu’elle m’inquiétait déjà.

Faut que je vous parle d’elle. Emma… Ma cinquième femme.

Petit bout de femme, une suédoise blonde comme les blés, souriante comme un jour de printemps. Pas farouche pour deux ronds. Rencontrée dans un aéroport, alors que je m’embrouillais avec le personnel d’Air France. Ils m’avaient perdus mes bagages, ces tordus, et j’avais des semaines d’écriture dans mon ordinateur portable ! Elle attendait derrière moi, dans la file d’attente qui s’était formée à cause de moi. Sans rien dire, toute aimable, patiente et compréhensive. Comme les autres apprentis aviateurs dans la file, d’ailleurs. Faut dire que les gens autour passaient plus de temps à la regarder, elle et ses longues jambes, sa taille de guêpe, ses épaules fragiles…et puis le reste quoi.

Elle ? Eh bien, elle me dévorait des yeux. J’étais de dos, alors je ne sais pas trop ce qu’elle pouvait « admirer », n’est-ce pas ? Enfin, c’est ce qu’elle me dit à la terrasse d’un café où nous nous retrouvâmes un peu plus tard. Par hasard…

Elle était venue se planter devant moi, les mains jointes sur son ventre, avec son petit sac à main Lancel, sa valise Vuitton à roulettes à ses côtés. Je ne l’avais pas vue, plongé que j’étais à consulter mes messages sur mon smart’. Je lui ai payé un café, puis on a sympathisé. J’étais écrivain. Elle était entre deux avions. Elle était belle. J’étais bien vêtu. Elle aimait le fric. J’en avais encore un peu. On était donc faits pour s’entendre.

On s’est quittés. Pour se revoir. De plus en plus souvent. Jusqu’au jour où je l’ai demandée en mariage. Elle a dit oui. On s’est mariés. On était heureux. J’écrivais, elle voyageait, me ramenant toujours de ses balades un petit souvenir, une attention bienveillante. Voyages de courtes durées, toujours lointains, au soleil. Elle avait décidé de ne jamais être là où il pleuvait alors que moi, acagnardé dans mon fauteuil, face à mon bureau, je décrivais des paysages à couper le souffle ou dépeignais des tableaux de déserts brûlants, de côtes océanes chaleureuses à l’ombre de cocotiers pensifs, de soirées amoureuses passées devant un feu de bois, dans un chalet canadien, ou ailleurs. Et tout ça sans jamais sortir de mon bureau.

Indifférent au temps réel, je ne sais jamais la température extérieure ou l’humeur du monde. Toujours inconscient du monde et de ses vrais habitants. Placé comme sur un satellite, en quelque sorte. Le monde et moi… Deux antinomies définitives, deux univers voisins mais parallèles à jamais. Emma n’était qu’un autre satellite, en orbite autour de moi.

Bref, bonheur spatial sans géocroiseur à l’horizon.

Et voilà que mon éditeur venait semer le désordre avec sa nouvelle à la noix.

Emma posa sa main délicate sur mon épaule et me dit, plein de miel dans la voix : « Ne t’inquiète pas, mon lapin. Je vais t’aider, tu peux compter sur moi, tu sais bien » Elle avait dit ça avec son petit sourire et son petit accent  sublime, celui qui me fait craquer. Que voulez-vous ? J’ai accepté, bien sûr. Elle allait travailler avec moi, sur un projet dont je ne savais rien, un truc à transmettre pour hier. Une belle histoire, avec plein de bonnes idées, de rebondissements, de psychologie profonde. « Tu sais, une nouvelle, c’est court. Alors on va y arriver… »

Elle n’avait pas tort. L’essentiel était d’aller…à l’essentiel. Je me suis donc mis au boulot. Enfermé dans mon bureau, je me creusais les méninges pendant des heures entières pour trouver une idée originale. Le problème de l’originalité, c’est que ça ne se commande pas comme un Homard Thermidor au restaurant. Ou plutôt, c’est exactement pareil ; c’est un truc qui se travaille, qui se prépare, qui se cogite. J’ai lu des quantités astronomiques de livres, de conseils, de boîtes à idées, des astuces de grand-mères, de Bretagne ou d’ailleurs, les grands-mères, je n’étais pas sectaire. Tout ce que je pouvais trouver, en fait. Mais je ne trouvais rien. Pas l’amorce de la plus légère idée.

L’angoisse montait. Mon sommeil disparu bientôt, au profit de longues veillées solitaires pendant lesquelles rien ne se passait. Le sol était jonché de feuilles froissées autour de ma corbeille à papiers. Une petite montagne faite d’idées creuses, d’essais inaboutis, de ratures, de dessins maladroits, d’imprécations variées, écrites avec rage et un brin de désespoir…

Oh, je ne manquais pas d’imagination, c’est indéniable, mais je ne pondais que des poncifs, des histoires mille fois racontées. J’agglomérais des lieux-communs.

Emma, de son côté, disparaissait à espaces réguliers, pour deux ou trois jours à chaque fois. Puis revenait, la bouche en cœur, s’approchait de moi de sa démarche féline puis, m’arrachant à mon fauteuil, me proposait une séance de « relaxation »…

Pas inquiète du tout, en ce qui la concernait. C’est vrai qu’entre ses bras, j’oubliais mon stress, j’évacuais mes angoisses. Après, elle me renvoyait dans mon bureau, un petit sourire aux lèvres, l’air de me dire « Allez, mon lapin, et cette fois-ci, c’est la bonne ! »

Et le lapin recommençait ses efforts… toujours en vain.

Je gardais en tête les moments passés avec elle. C’était une curieuse collaboration, non ? Pourtant, je sentais qu’elle me surveillait, d’une manière ou d’une autre. Je sentais son regard peser sur moi. Elle m’aidait à sa façon. Elle n’aurait pas su aligner trois mots pour en faire une phrase mais elle était là. Et ça me suffisait pour reprendre le harnais. Drôle de Muse.

Elle passait certains matins dans mon bureau, me réveillait doucement alors que mon clavier gravait ses touches sur mon nez écrasé de fatigue. Elle classait alors mes feuillets, rangeait un peu le désordre sur mon bureau mais sans jamais vider la corbeille. J’entendais parfois, dans un lointain ronronnement, le photocopieur. Elle m’aidait. Oui, et cela suffisait à me faire sentir cette intelligence indicible qui nous liait, cette invisible complicité qui unissait nos efforts pour remporter une lutte âpre et au résultat encore indécis. Elle était ma nouvelle associée.

Les jours passaient, s’empilaient avec une exaspérante régularité alors que j’en étais toujours à chercher une bonne idée. Un peu plus tard, j’en étais au point de prendre des pilules de toutes les couleurs et de toutes les saveurs pour garder les yeux et l’esprit ouverts…

Emma, pour sa part, continuait de voyager, de classer, de ranger un peu le désordre sur mon bureau. A chaque fois que je lançais vers elle mon regard de chien battu, elle me souriait, me disait de ne pas lâcher l’affaire. Elle était à mes côtés, indulgente et complice.

La date fatidique approchait à grands pas. Ma fébrilité n’en était que pire. Le sommeil n’était plus qu’un vague souvenir pour moi ; mes yeux rougis par l’écran, mes doigts endoloris à force de frapper des mots creux sur ce maudit clavier, mon postérieur rendu insensible de trop d’heures passées sur mon fauteuil, je ne vivais plus que par réflexes instinctifs. Comateux sans le savoir. « Longtemps, je me suis couché de bonne heure »… Sacré Marcel, va !

Encore un qui n’avait pas mes problèmes d’écrivaillon sans talent.

Et puis un soir, sans prévenir, l’abandon m’a saisi. Penché sur mon clavier et mon écran, je me relevai soudain d’un geste brusque, arrachai de mon oreille le crayon qui menaçait d’y prendre racine, bousculai d’un geste plein de haine mon imprimante qui attendait avec patience mes nouvelles avanies, empoignai mon fauteuil pour le balancer au beau milieu de la pièce. Un pied se planta dans une lame du parquet et le fauteuil resta là, sur un seul pied, incongru, figé dans une posture grotesque. A bout de nerfs, je m’effondrai, lamentable, sur le tapis et me mis à pleurer comme un enfant. Emma n’était pas encore revenue de son énième périple. J’étais seul, égaré dans une forêt de doutes, noyé dans un océan de désespoir, enseveli sous une montagne de questions sans réponses. Puis je sombrai dans un épais brouillard, une sorte de sommeil frénétique encombré de fantômes d’écrivains qui se moquaient doucement de moi. La folie me guettait. C’était donc ça, la « feuille blanche »…

 

***

 

Je me réveillai enfin, un petit matin. Dire combien de temps s’était écoulé entre l’aveu de ma défaite et l’instant où je remontais des limbes, je ne saurais le dire. J’étais resté allongé en chien de fusil sur mon tapis, au milieu de mes feuillets ratés. Je sentais la rose fanée. Surtout à la racine… là, entre les orteils. Je me relevai sur un coude, soufflant comme un bœuf au bout de son sillon, et considérai le champ de bataille d’un œil un peu flou. J’avais perdu mes lunettes. Je les cherchai un peu à l’aveuglette sur le tapis mais l’obscurité dans le bureau luttait déjà contre moi. Je soupirai doucement ; j’avais avoué mon incapacité à réaliser une simple nouvelle, une petite histoire de rien du tout, un truc dont un gamin se serait acquitté le temps de le dire, juste avant de retourner jouer avec ses copains. J’étais donc en droit de me résigner et de ne pas chercher mes bésicles plus longtemps. La défaite permet certains abandons, surtout si celle-ci est classée parmi les plus cuisantes qu’on ait eu à concéder.

Ma chemise débordait de mon pantalon, froissée comme mes feuilles, deux boutons avaient même déclaré forfait. Comme moi.

Accablé, le front bas et presque la larme à l’œil, je fis un pas en direction de mon bureau.

Tiens ? Il y avait une petite note scotchée sur l’écran, avec mes lunettes à côté. Je reconnus son écriture, fine et pentue.

 

« Mon lapin,
Il est tard, probablement.
File prendre une douche, enfile ton costume noir.
Je t’ai préparé une chemise blanche et une cravate dont tu n’auras plus qu’à serrer le nœud.
Rejoins-moi sans tarder à l’adresse ci-dessous dès que tu seras prêt.
Je t’aime, mon lapin.
Emma »

Le lapin se senti transporté de bonheur ! Elle ne m’avait pas laissé tout seul. Elle avait veillé sur moi malgré mon épuisement, avait respecté mon sommeil, mon désespoir d’écrivain manqué ! Allégresse inconnue encore qui me transportait de joie, qui m’expédia en direct sous la douche, m’incitant à chanter des airs d’opéra inconnus du monde. J’allais la présenter à tous mes amis, à mon Editeur aussi.

Il fallait qu’ils découvrent mon Egérie, la Femme de Ma Vie ! Ma nouvelle femme.

Bon, elle m’avait aussi laissé tremper dans mon jus… mais quelle importance, n’est-ce pas ?

Au fond de moi, je réalisais à quel point je pouvais compter sur elle pour me soutenir, que jamais, au grand jamais, je n’avais senti une telle complicité mutuelle, une concorde si accommodante. Pour le meilleur, après que j’eusse vécu le pire ! Je dégustais sous l’eau chaude de ma pomme de douche l’harmonie symétrique d’une union faite de charité et d’intelligence.

Une fois mon récital La Callas terminé, je filai me préparer puis, une tartine beurrée entre les mâchoires, le téléphone serré contre une épaule et une oreille, enfilant ma deuxième chaussette récalcitrante, j’appelai un taxi. Celui-ci vint sans tarder. Il m’emmena à l’adresse écrite sur le petit mot d’Emma. Moi, rêveur et romantique tout plein, j’admirais ma mise, arrangeais mon haleine en mâchant un chewing-gum acidulé. Les rues défilaient sous mes yeux mais je ne voyais rien, je n’avais qu’Emma dans les rétines.

Le taxi me cracha à l’adresse, tout comme je le fis de mon bonbon. Il se colla à ma semelle. Le chewing-gum, pas le taxi. Tout à ma joie d’aller retrouver ma Dulcinée, je ne pris pas garde à cet homme en uniforme qui m’ouvrit la porte du bâtiment dans lequel je pénétrai d’un pas guilleret. Je ne fis pas plus attention au groom qui me dirigea au dix-neuvième étage et qui me souhaita une excellente journée en me remettant un pli épais d’une petite dizaine de pages.

Pourtant, quand je fis mes premiers pas sur les moquettes épaisses du couloir qui s’offrait à moi, je reconnus enfin les lieux. J’étais chez mon Editeur.

Soudain revenu sur Terre, je me demandai avec une angoisse profonde comment j’avais pu atterrir içi. Je réalisai aussi que j’avais une enveloppe en main. J’y découvris un manuscrit signé de ma main, posé sur un vélin de grande qualité, imprimé dans une police délicieuse. Un texte aéré et aérien. Seigneur, avais-je été touché par la Grâce pendant mon sommeil ? Aurais-je tel un somnambule écrit mon impossible prose, sans le savoir, sans en avoir conscience ?

Un peu éperdu, je lus rapidement quelques lignes, pour n’y rien reconnaître de ce que j’avais écrit un jour… Quelques bribes, peut-être, quelques banalités que n’importe qui aurait pu écrire aussi.

Poussé par un invisible destin, je me retrouvai vite devant la porte directoriale, matelassée d’un magnifique cuir noir et luisant, de mon redoutable Editeur.

Je m’inquiétai enfin de l’heure et du jour. Une secrétaire passant par là me confirma ce que je commençais à craindre le plus ; nous étions le jour J, et l’heure H moins quelques minutes…

Allons ! Il était temps, de toute façon. Je n’avais plus qu’à boire ma défaite jusqu’à la lie, implorer la clémence du vainqueur et…demander un délai supplémentaire !

Quitte à passer pour un idiot, autant le faire avec panache. Je pris donc une longue inspiration, me saisi de la poignée en bronze de la porte puis, d’un coup sec et théâtral, ouvris la porte en grand.

Emma était là, nue comme un ver. Mon Editeur aussi…

Tous les deux ivres à tomber, vautrés sur une banquette, en train de « bien faire »

Emma me vit, m’adressa un sourire complice et me dit : « Bonjour mon lapin, tu vois, je t’avais bien dit que tout irait bien ! Je ne t’ai jamais laissé tomber, tu vois ? »

Mon bienfaiteur littéraire, lui, entre deux hoquets, finissait de signer un contrat à mon nom, assorti d’un chèque confortable. Je restai là, bras ballants, sans voix. Je redevenais célibataire ; ma Nouvelle Femme m’échappait. L’enveloppe m’échappa des mains, elle aussi.

La Nouvelle venait de tomber.