Les mains dans la Terre.

 

 

 

Le type était là, sous tes yeux, une plume à la main, en train de noircir du papier.

Massif, longue chevelure ondulée blanche, grise. Une tête aux traits épais, brûlée par le soleil, rongée par une barbe naissante, drue. Un tapis de clous blancs en croissance. Nez fort, lèvres épaisses tordues sous un effort inconnu. Front large et ridé en profondeur, en écho des hachures fines et nombreuses aux coins des yeux. Regard bleu clair, presque délavé par le temps.

Larges épaules, bras puissants, avant-bras velus, mains fortes aux phalanges envahies de poils rebelles. Vêtu d’une épaisse chemise de laine, aux carrés noirs et rouges, il a l’air d’un bûcheron à la tâche, venu tout droit d’une forêt nord-américaine. Ou, encore, d’un homme de Cro-Magnon déguisé en homme…

D’emblée, tu te dis qu’il dénote dans le décor raffiné de l’hôtel anglais, style victorien pur jus, où tu viens de te poser pour quelques jours. Il est là, accroché à sa table, consciencieux et sourd.

Penché sur un cahier qu’il remplit de phrases illisibles, sa main court, son bras se soulève à tout instant, comme repoussé. Au bout de ses doigts, une plume rageuse qui s’agite avec frénésie, qui impose à ce bras lourd de laisser la place à plus délicat que lui ; une écriture fine et délicate qui se fige sur les feuilles.

L’effort du bonhomme est intense. Celui-ci, soixante, soixante-cinq peut-être, a du mal à suivre la cadence. Sa main file à toute allure et lui, la langue coincée entre les dents, fait tout ce qu’il peut pour ne pas oublier une lettre. Il s’agite parfois, soupire et sa voix rugueuse résonne un bref instant, comme un jet de vapeur qui s’échapperait brusquement dans l’air. Vue de dos, sa grosse carrure bouge d’un côté à un autre, luttant contre des déferlantes qui voudraient l’emporter.

Ton jugement s’adoucit un peu. Presque répugnant, ce gros sanglier égaré retient ton attention, attise ta curiosité. Pour un peu, il changerait d’aspect sous tes yeux, comme ça, d’un coup de baguette.

Devant toi ; un animal qu’on ne voit jamais, quoique largement répandu dans le monde. Tu es en presque fasciné. C’est à peine croyable mais tu as sous les yeux un écrivain en plein travail… D’habitude, ceux-là vivent cachés, reclus dans une prison qu’ils se sont façonnée à leurs dimensions.

 

Au serveur qui se présente, tu demandes une table voisine. Un thé et quelques gâteaux secs feront ton bonheur après les longues heures de marche que tu viens de t’imposer. Tu es fatigué, fourbu, mais ton esprit est libéré, soulagé de tes petits problèmes qui, içi et maintenant te semblent bien futiles.

Ce type est une sacrée opportunité à saisir pour approcher un de ceux qui, trop souvent, ne vivent pas le monde de la même manière que toi.

Ces mecs-là, penses-tu, ont l’esprit tordu. Ils ne sont pas foutus de voir les choses normalement. C’est sûrement pour ça que tu restes persuadé qu’ils ne sont bons à rien, pas même à planter un clou. Un écrivain, c’est rien que du temps perdu, un corps inutile, un esprit mal fichu. Du pur gâchis, en somme. Et l’ironie de ton visage reflète bien le mépris un peu hautain qu’il t’inspire.

Et tu te dis même…mais non… ça ne colle pas.

Regarde un peu mieux ses mains ; les tiennes sont fines, tes doigts sont longs, bien propres. C’est vrai que tu estimes que ton job t’impose une quasi-asepsie, faute de quoi, avec tes mains toujours dans les entrailles des moteurs que tu répares à longueur d’année, le cambouis finirait par pénétrer en toi par les pores, allant jusqu’à tatouer tes os de son empreinte. Au moins est-ce ce que tu penses, toi qui estimes que les mains révèlent, mieux que sa voiture ou ses costumes, les qualités et la profondeur d’esprit d’un homme.

Mais alors, est-ce que ce pachyderme dans ton hôtel de porcelaine serait l’exception…?

Allez, regarde encore ses mains.

Elles sont disgracieuses, déformées, lourdes. Le teint sombre de la peau ressemble à de la crasse incrustée depuis toujours. Un écrivain-mécano ? Rien de tout cela.

Une pensée te transperce soudain, comme une foudre qui toucherait terre juste à côté de toi.

 

Ce gars-là met les mains dans la terre…

Tous les jours.

 

Ce n’est pas encore du respect, mais ce que tu éprouves s’en approche à chaque nouveau regard. Cet inconnu ressemble de plus en plus à un travailleur de force, dur au labeur, sourd à la douleur lancinante d’un corps meurtri par la rudesse de l’œuvre. Oui, ce type laboure ses terres, en un seul mais interminable sillon dont la trace se perd. Et quand il relève la tête, pas souvent, c’est comme s’il interrompait son travail, les mains croisées sur un manche de pioche, le regard perdu face aux immensités qu’il lui resterait encore à défricher, juste conscient qu’il ignore encore ce qu’il découvrira au terme de son acharnement.

Une lueur d’inquiétude passe parfois sur son visage. Peut-être entrevoit-il la silhouette grise d’une haute montagne au loin ? Comment la gravir, la contourner ? Combien d’efforts et de douleurs faudra-t-il encore endurer pour en venir à bout ?

Puis, tout de suite après, un sourire chasse la crainte. La perspective du panorama qui s’offrira à l’instant magique de la conquête effacera tout pour ne laisser que du bonheur.

Ce paysan du verbe est, finalement, un indécrottable optimiste, couvert de terre et de boue.

 

Alors, tu n’y tiens plus, tu prends ton courage à deux mains et tu t’approches. Pas trop quand même. Tu te veux discret, comme un chasseur à l’affût mais c’est inutile : le type à détecté ton intrusion dans sa sphère. S’il n’a pas encore levé les yeux, c’est qu’il lutte pour ne pas s’arracher de l’univers où il patauge depuis des heures. Son corps s’agite, mais il ne peut déjà plus résister. Il tourne donc la tête, son buste se redresse. Mécontent, il soupire longuement. La magie vient brusquement de cesser. Recraché loin de sa petite bulle d’univers, il est contraint de revenir dans ton monde.

Et le regard qu’il te porte n’est pas forcément celui d’un ami… Toi, ton verre d’orange à la main, tu le fixes sans le vouloir, de plus en plus curieux.

Lui se contente de soutenir ton regard.

 

-          Je suis désolé de vous déranger… finis-tu par bafouiller, un peu gêné.

 

Il ne répond rien, te regarde, puis te gratifie d’un simple sourire.

Tu aimerais bien engager la conversation mais tu ne sais pas comment t’y prendre… C’est vrai, après tout, comment discuter avec un type comme lui ?

Un peu de temps passe, que tu occupes à chercher un prétexte pour le forcer à parler.

Tu pourrais lui demander les raisons de son séjour içi, lui demander s’il est « descendu » seul dans cet hôtel cossu. Tu te ravises tout de suite en te disant que cela pourrait être mal interprété…

Bon Dieu, ce n’est pourtant pas sorcier de parler avec un inconnu !

Tu es sur le point de te lancer quand, sans prévenir, il te demande de sa voix d’ours si tu es descendu seul içi, et pour quel motif…

 

-           En famille pour les vacances ?

 

Cinq petits mots qui résument toutes tes cogitations précédentes…

 

-          Euh, oui. Enfin, non ! Enfin, je veux dire…je suis venu là pour trois jours, j’attends ma femme qui me rejoindra après une compétition de tir à l’arc, pas loin d’içi.

-          A Finsbury, peut-être ? répond-t-il du tac au tac.

-          Oui, c’est bien ça !

-          Pour la célébration de la première compétition qu’a retenue l’Histoire ?

-          Oui, c’est tout à fait ça !! fais-tu, un peu surpris. Vous pratiquez aussi ?

-          Oh non… bien trop difficile pour moi ! sourit-il modestement.

 

Et voilà, la conversation s’engage très naturellement…

Alors, impossible d’accès, les mecs à la plume ?

Tu reviens vite sur ton a priori parce que celui qui te tient la jambe te harcèle de questions, toujours précises, ciblées. Il sait des quantités de choses, une vraie encyclopédie !

Tu commences à prendre un peu d’assurance, ce qui ne semble pas lui déplaire. Aussi, c’est très naturellement, aussi, que tu poses enfin les questions que tu retenais encore :

 

-          Dites-moi, c’est dur la littérature ?

-          Disons… répond-t-il après quelques secondes de réflexion. Disons que ce n’est pas simple tous les jours. C’est beaucoup de travail.

-          Comment vous y prenez-vous ? Une technique particulière, des recherches, des choses de ce genre ?

-          Un peu tout ça, en effet. Vous savez, écrire, c’est d’abord beaucoup de réflexion, des masses de pensées qui affluent en désordre, des sensations qui vous arrivent sans prévenir, qui vous noient, parfois…

-          Et vous gardez tout ça en tête ?

-          J’aimerais bien ! Oui, j’aimerais bien… fait-il en baissant la voix. Non, en fait, celui qui ne prend pas de notes à vraiment peu de chances de réussir. Vous voulez quelques conseils, peut-être ? N’écrivez-vous pas, vous aussi ?

-          Je n’ai pas la patience !

-          C’est vrai que c’est une disposition à maîtriser… mais vous pouvez l’acquérir, vous savez ? répond l’homme avec entrain. Si vous voulez, je peux vous donner quelques pistes.

-          C’est gentil, mais je pense que je ne ferais pas un bon écrivain ! fais-tu, un peu gêné. Dites-moi plutôt comment vous faites !

-          Comment vous dire tout ça ? Ecrire, c’est du temps, de la disponibilité, un besoin, le bon moment au bon endroit. Et puis, c’est aussi une addiction ! Tout ça vient de notre intérieur, de nos coups de gueule à nos coups de blues, en passant par nos ironies, nos crises de rire, nos envies de mourir, de tuer, et que sais-je encore ! Le principal est d’arriver à canaliser le tout, d’en faire une source qui finira sa course aux portes d’un océan d’écrits anonymes. Un océan de mots… fait-il, pensif.

-          Et vous notez tout ça ?

-          Presque tout… nos pensées ne cessent jamais, tout comme vous. La différence avec vous, peut-être, c’est que nous notons tout, du plus anodin au plus indispensable. La difficulté principale est de pouvoir disposer d’un stylo, d’un petit bloc-notes et de quelques minutes de tranquillité. Ces trois ingrédients sont la base de notre cuisine. Quiconque prétendrait tout mémoriser finirait invariablement par échouer.

-          Et que faire de toutes ces notes ?

-          Oh, c’est bien là le problème ! C’est pas le tout de noter, de remplir des montagnes de feuillets reliés, encore faut-il en faire quelque chose de pas trop mal ! Et là…pas simple, pas simple.

-          Est-ce que tout le monde peut écrire ?

-          Bien sûr. Quelle question ! Ne prenez vous jamais un bout de papier pour y griffonner un numéro, une recette de cuisine, un rendez-vous ?

-          Si, bien sûr mais…

-          Alors vous avez tous les atouts pour réussir. Une main, un stylo, une feuille ou n’importe quoi d’autre pour recueillir vos idées. Vous n’avez besoin, ensuite, que d’un peu de bon sens et de volonté ?

-          Volonté ?

-          Et comment ! Ecrire un roman, par exemple, vous demandera des semaines de réflexions, quelques autres encore pour bâtir un plan, en faire quelque chose de tangible, puis il vous faudra encore créer des personnages, des héros, des gentils et des méchants, des innocents et des coupables. Et, pour chacun de ceux-là, il vous faudra créer un univers, un monde, une vie. Et vous devrez mélanger tout ça, parce que la vie fonctionne ainsi.

-          Donc…des fiches ?

-          Oui, aussi. Sur ces fiches, vous notez tout le pedigree de chacun, les accointances communes avec chaque personnage, et puis, pour les scènes que vous concevez, vous devez tout prévoir, tout imbriquer comme dans une mécanique de précision. Vous savez, les lecteurs sont sans pitié. Et ils n’ont pas tort. Le moindre détail qui ne coïnciderait pas exactement avec l’histoire sera relevé par le premier lecteur…alors vous devez travailler sans cesse à corriger les moindres détails, arranger chaque minute, chaque pas, chaque dialogue. Tout doit tomber au bon moment, à la seconde près. Et puis, vous ne pouvez pas vous contenter de raconter pour raconter. Il faut un but. Je ne sais plus qui disait cela, mais ça parlait des civilisations. Un truc du genre ; « Une civilisation sans rêve est une civilisation sans avenir ». Pour un roman, c’est pareil ; « un roman sans but est un roman sans avenir »…

-          Pas de conclusion veut dire pas de roman ?

-          Bien sûr ! Pourquoi embringuer un lecteur dans une histoire qui ne mènerait à rien ? Si je vous faisais languir pendant des milliers de pages, à vous raconter l’histoire magique d’une reine merveilleuse, d’un pirate au cœur d’or, d’un tueur en série, ou n’importe quoi d’autre mais que je néglige de vous rendre votre souffle, votre sommeil, votre liberté, que diriez-vous ? Que feriez-vous ?

-          Je pense que je calerais votre livre sous un meuble bancal… ironises-tu, sourire en coin.

-          Exactement ! Et ça… rétorque-t-il, c’est juste intolérable pour un écrivain ! Alors, vous devez vous torturez les méninges pour que votre lecteur soit heureux de se laisser entraîner hors de son quotidien. C’est pour ça que le merveilleux existe encore…

-          Mais où trouver l’inspiration ?

-          Rien de plus facile. Il suffit de poser les yeux quelque part pour trouver de quoi broder. Sur une personne aussi, mais, là, il faut savoir regarder sans indisposer, sans juger. Il suffit de regarder, je vous assure.

-          Si vous me regardiez, comme vous dites, qu’imagineriez-vous ?

 

Ta question ne semble pas le surprendre…

Il se tait, te regarde mais ses yeux ne s’appuient pas sur toi. Léger, son regard se promène, paraît dérégler sa précision pour ne conserver que ta silhouette, la couleur de ton aura, la couronne de vie qui entoure ton être. Tu n’es pas indisposé, comme il vient de le dire… Au contraire, son analyse agit à la façon d’un rayon lumineux, plein de bienveillance et de curiosité positive.

 

-          Je dirais de vous, par exemple, que vous êtes une personne volontaire, curieuse. Vous aimez l’effort, la performance… vous aimez régler les choses, jusqu’au plus petit détail, ce qui ne serait pas forcément une qualité essentielle mais qui vous permet de garder un sentiment de contrôle sur ce que vous vivez…

-          Et si vous faisiez un personnage, comme ça ?

-          Eh bien, je pense que je ferais de vous un homme pressé, toujours entre deux avions, soucieux de parcourir l’humanité pour lui apprendre l’harmonie. Je vous ferais aventurier, lancé dans une quête difficile, à l’autre bout du monde.

-          Bigre ! Et pourquoi si loin ?

-          Eh bien…disons que je vois dans vos yeux des montagnes d’ennui, de lassitude. Peut-être que ce personnage vous permettrait d’assouvir une inextinguible soif de liberté retrouvée. Je sens en vous des chaînes qui vous empêchent d’être.

-          Mais…

-          Chut… rappelez-vous que ce n’est que du rêve… vous m’avez demandé d’imaginer, et c’est ce que je fais. Je ne vous propose aucune réalité, aucun projet de vie. Juste une vision d’une autre réalité. Vous en ferez une fiction. Et puis, mes mots…vous pourrez en faire ce que vous voudrez…

 

La conversation dure encore. Longtemps. Il te parle de son bureau, de sa chaise, des musiques qu’il écoute pour écrire. Et puis il te décrit toutes ces fameuses procrastinations qui sont indispensables à sa préparation mentale, et puis, aussi, de la concentration que cela impose. Il te décrit en détail comme il sent à quel moment il doit écrire, et puis les autres moments où il doit le faire s’il ne veut pas s’enfoncer dans d’étranges humeurs, ténébreuses et dévastatrices. Ecrire n’est pas qu’un exercice de style, c’est une évasion, une soupape de sécurité. Il t’explique encore toutes les heures, les nuits passées à écrire sans plus raisonner, simplement passées à laisser filer les mots qui passent directement de son inconscient à ses doigts. Il monologue longuement sur le plaisir absolu de se délester de choses accumulées sans le savoir, et aussi de cette énergie qui le gagne à chaque fardeau déposé, lui rendant ainsi plus de force pour en assumer de nouveaux, tout aussi inutiles… Un rêve éveillé, en somme.

Et la nuit passe ainsi. Lui, imperturbable, disert, insensible aux heures de sommeil en retard, continue de te répondre. Il prend des notes sans seulement s’en apercevoir. Ses mains ont pris les commandes de son corps pendant que son esprit continue de cavaler pour te charmer de ses idées improvisées. C’est une musique. L’heure tardive en fait même une berceuse… tu as les paupières lourdes. Tu te sens merveilleusement bien, la chanson qu’il te susurre d’un ton monocorde te calme, te rassure. Tu oublies tes angoisses, tes ennuis, tes questionnements. Tu le suis dans son délire, sans te poser de question. Il s’en charge pour toi. Et il t’offre toutes les réponses possibles.

Tu es fatigué.

Il vient de te donner un bref aperçu du travail intérieur que cela impose…

Demain, deux bonnes heures de marche à pied dans les bois te soulageront de ces pensées qui te hantent, pendant que lui continuera d’écrire.

En se nourrissant de cette nuit de dialogue, probablement.

Et son sillon se creusera encore un peu plus loin…