Mes Vacances au (large du) Canada.

 

 

Ça fait des semaines que ça dure…je n’en peux plus de cet océan pourri.
J’ai encore tout vomi ; mes repas, ceux avalés la veille, ce matin, ce midi. Et même ceux à venir ! J’ai l’haleine d’un vrai marin pêcheur des Grands Bancs…
Si ça se trouve, c’est à cause de ça que les baleines nous fuient depuis des semaines.

Je n’ai pas le pied marin, que voulez-vous ! Et puis, pas que les pieds.
Je déteste ce manque de tout, surtout de mon petit confort de péquenot-citadin. Et puis, y a pas de douche sur ce rafiot qui grince de partout. Mes frusques puent le rance et la sueur, mais aussi la moisissure à cause de l’humidité omniprésente qui empêche les tissus de  sécher. De toute façon, à peine secs ; un bon paquet de mer et tout est revenu au point de départ.  Trempé et nauséabond.

Marre…vraiment marre, vous savez.

Le capitaine, un vieux tromblon à la jambe de bois, a bien vu que je suis un bon à rien. Après tous les postes possibles et imaginables, il a fini par m’envoyer dans ce foutu nid de pie, tout en haut de son fichu même-pas-trois-mâts. Parait que j’ai une bonne vue.
 A mon avis, il s’est gentiment foutu de moi, ce vieil emplumé.

 En plus, pas loin de trente mètres de haut, je déguste chaque mouvement de tangage ou de roulis. Quand une grosse vague vient se briser sur l’étrave, j’ai l’impression que je vais me faire éjecter de mon bocal à fientes. Parce qu’en plus, les volatiles viennent se soulager dans mon baril suspendu, un vrai bonheur.
 J’ai même retrouvé un poisson volant, tout sec, qui me regardait avec son œil de merlan pas frit !

Bref, j’en bave et ce n’est pas qu’une expression, vous voyez ?

Et pourquoi suis-je là-haut, à maudire le ciel et ses environs, me demanderez-vous ?

Ben, je dirais…comme d’hab' !

Je me suis fait plaquer par ma dernière princesse charmante.
Celle-là préférait le fric et les belles bagnoles, les vacances dorées à Bormes les Mimosas (ou ailleurs, je ne sais pas, mais dans les coins à pognon, ça c’est sûr), les restaurants classes et les hôtels avec plein de larbins partout.

 J’en suis encore à me demander comment j’ai pu croiser son chemin, comment elle a pu imaginer que j’étais de ceux qui brulent le fric à la vitesse d’un émir en vacances à Paris.

 Vrai qu’à ce moment, j’avais décroché la timbale dans mon agence d’intérim. Un boulot pépère, pas trop chargé d’heures mais bien lesté en primes diverses, avantages en tout genre, et tout le tralala. Un boulot auquel j’ai strictement rien compris, là non plus, mais qui me fait dire aujourd’hui que tout ce qui touche au pétrole fait rouler les bank-notes plus sûrement que les boules du Loto.

 Donc, je m’en étais mis plein les poches en peu de temps, et tant pis si ma mission intérim ne s’était pas renouvelée. De toute manière, je commençais à me faire suer dans ces bureaux climatisés.

 Pas pour moi, tous ces trucs-là. La cafetière automatique où tous les matous rôdaient à heure fixe, dans l’opportunité d’une jupe ras-le-nombril à séduire; les petits chefs bedonnants avec cravate stupide, prétentieux, un peu fouille-merde et soucieux de se faire respecter au boulot, à défaut de savoir le faire chez eux, les livreurs toujours impatients, pas aimables, qui balançaient leurs colis sur mon bureau, parce que c’était le premier comptoir dispo pour eux…

Et j’en passe.

Quelques mois de salaires accumulés et puis la bella vitta per me !

Agence Avis où je m’étais loué une bagnole toutes op’, pas rouge avec cheval en colère sur le capot, mais pas loin ; billet d’avion pour paradis sablé blanc, cocotiers, cocktails et boîtes de nuit tous les cent mètres, hôtel pagode avec toit en branches sèches, et tout le bazar. La vie comme je l’aime, quoi.

C’est là que j’ai croisé ma pulpeuse. Joli petit lot, jambes fuselées, pomélos avenants, hanches rondes à souhait, vêtue strict nécessaire, bronzée naturelle. Une vraie sirène. Et pas farouche…

J’aurais du me méfier, bien sûr. Un mec comme moi se soulever une pépée comme elle ? Science-fiction, genre Bessières ou Béra au faîte de leur délire !
Toujours est-il que je lui ai fait du gringue, en bonne et dûe forme. Cette garce m’a laissé jouer, sachant déjà qu’elle allait ruiner mes éconocroques en quelques jours, le temps pour elle de se faire la vie plus rose avec un poireau de mon acabit. C’est vrai qu’elle a donné de sa petite personne pour arriver à ses fins, la cochonne. M’enfin, je me suis comporté comme un goret aussi, alors ça équilibre le rapport homme/femme, n’est-ce pas ?

Un partout, la balle au centre.

J’avais décidé de vivre à pleines dents. Elle aussi.
Elle avait juste les dents plus longues et plus acérées que les miennes.
M’a donc déchiré le mental, le cœur, le corps. En tous petits morceaux.
Comme un imbécile heureux, je m’étais laissé prendre dans ses filets au point de croire au Grand Amour. Niqué, donc…

Un soir, le lendemain où je lui avais dit tout de ma petite vie, de mes métiers à la polyvalence permanente et à la précarité prolongée pour être exact, je l’ai aperçue en train de bien faire avec un lascar fraîchement arrivé de Boston, lesté de bijoux variés, lourds et prétentieux.

Il n’en avait pas fallu plus à ma sirène pour me balancer sans même  me le dire…

Un clou dans le cœur, une lame de rasoir qui ne se décide pas à vous lâcher la couenne avant de vous avoir lardé plusieurs mètres carrés de votre peau, vous imaginez un peu ? Ben voilà ce que ça m’a fait de la voir avec ce sale mec, définitivement plus riche que moi, donc plus beau.
Pour gâcher mes vacances, rien de mieux. Y avait bien une petite nana, un peu boulotte, qui avait vu la chose, qui m’avait même repéré depuis mon arrivée et qui avait pensé pouvoir avancer son pion sur son échiquier de l’amour mais je l’ai envoyée mourir, net et précis. Ce soir-là, et les suivants, les femmes étaient devenues pour moi mes ennemies les plus détestables. Les femmes libérées avaient au moins le mérite de mettre sous les feux de la rampe les comportements des hommes libérés, qu’elles copiaient avec dextérité, l’imagination et l’insensibilité en plus.
 Donc, j’étais au plus mal dans ma pauvre caboche d’amoureux transis, idiot au point de ne plus savoir rebondir. Un peu plus tard, j’étais retourné à l’agence de voyage.

Un billet d’avion pour nulle part, vous avez ça ?

 L’hôtesse au comptoir n’avait pas bien compris ma question, se disant peut-être que j’étais encore bourré de la veille, allez savoir ! En tout cas, elle m’a envoyé paître, sans prendre de gants. J’étais un peu surpris, pour sûr.
 Et c’est à ce moment-là qu’un sale mec, sale trogne, sec comme un coup de trique, teint basané foncé, m’a adressé la parole !

 - Eh ben, p’tit gars ? Cœur fendu, hein ?

Il avait une voix super grave, bien étudiée. Il savait en jouer, le bougre.
 Bon, on discute un peu, genre deux potes qui se retrouvent après des années de bagne chez Papillon ou même genre. Le mec avait bien pris de méchants coups, lui aussi. Il savait en parler avec bonheur, avec métier même. Et il m’a raconté plein de salamalecs, disant comme quoi, lui aussi, avait un jour perdu la passion de son cœur, partie pour un autre, sous d’autres tropiques, plus chauds et plus lourds en lingots dorés…

Toutes les mêmes ? Au moins, c’était ce qu’il s’évertuait à me faire croire. Et il a pleinement réussi, ce con ! Tellement bien qu’il a fini par me proposer une croisière au large de Terre-Neuve. Une version un peu particulière, revigorante, de celles qui font oublier les avanies et les déceptions amoureuses.

Sur le coup, je n’ai pas trop accroché. Faut dire que je savais que la mer et moi, on ne s’est jamais bien entendus. C’est pour ça, d’ailleurs, que je préfère les avions. Plus rapides. Et puis les hôtesses…

Malgré tout, il continua son argumentaire. Comme il faisait chaud, disait-il, fallait penser à bien s’hydrater.

Mouais… en guise d’hydrataté, j’ai plutôt fini imbibé.

Et donc le lendemain, ou beaucoup plus tard, je n’en sais rien, en plus de ma gueule de bois carabinée, je me suis retrouvé sur le pont inférieur d’un gros barlu en bois, perdu sur une mer que je ne connaissais pas.

Vous dire que j’ai pleuré ma mère, inutile.

L’équipage n’était fait que de gueules cassées. J’étais cerné par une bande de loups (de mer, bien sûr) et qui me regardaient en se marrant comme des bossus. Eux, ils ne savaient pas qu’on avait inventé le savon depuis des millénaires, que les pieds noirs ne sont pas que des gens du nord de l’Afrique ! Ma doué, ils puaient l’enfer, ces mecs-là !

Mais ils étaient sculptés comme des Rambo, c’est clair…

Faut dire, aussi, que j’ai vite compris pourquoi. Ce n’était pas grâce aux bienfaits de la vie au grand air. Ah, ça non !

Sur cette grande barcasse infâme, on ne mangeait que des produits de la mer…quand celle-ci voulait bien vous en concéder quelques échantillons. J’ai donc crevé la dalle plusieurs jours d’affilée parce qu’en plus il fallait pêcher soi-même son repas dans ce self un peu particulier et personne ne donnait à goûter à personne.

C’est un grand black qui a fini par m’apprendre l’art de la pêche à l’hameçon. Sympa, un peu frustre, le mec, mais un peu moins méchant que les autres. Ça le faisait marrer de pêcher avec un petit fil et un clou tordu. J’ai compris pourquoi quand il m’a montré sa collection de harpons. Des trucs de deux mètres de long, terminés par une pointe en acier acérée pire que mon rasoir jetable, avec un retour courbe pour empêcher la proie de se faire la belle une fois accrochée, reliés à un cordage interminable.

Il s’appelait Qeequeg. Je sais…pas fréquent. 

Ensuite, il m’a parlé de son job…

C’est là, bien sûr, que j’ai compris où j’étais tombé.
A vrai dire, j’en croyais pas mes oreilles.

Mais, à ce moment donné, j’ai enfin pris le temps de regarder autour de moi. C’est vrai que j’avais pas remarqué tout de suite ces énormes dents en ivoire, plantées tout le long des bastingages, je n’avais pas vu, non plus, cet espèce de marmite géante au beau milieu du pont supérieur…

Quand j’ai eu la présence d’esprit de demander le nom du navire…je soupirais de désespoir !

Le Péquod.

Tout un roman…

Je n’osais pas demander le nom du Capitaine, de peur de sombrer dans la catatonie. De tout de façon, il était pile derrière moi, alors ça ne m’aurait servi à rien.

-          Monsieur Starbuck, pourriez-vous m’expliquer pourquoi cette jeune recrue reste là, sans tâche à faire sur mon navire ? tonna-t-il en interpelant son Second.

-          Capitaine Achab, c’est probablement parce qu’il est bon à rien ! rétorqua l’intéressé, à l’autre bout du pont.

Misère de mes os, j’étais en plein cauchemar ou quoi ?Convoquez-moi Melville immédiatement, que je lui parle du pays !!

J’ai passé, ensuite, plusieurs jours, prostré dans mon hamac, à me demander comment j’avais pu atterrir içi. Devrais-je dire amerrir ? Sûrement. En attendant, j’y étais, et jusqu’au cou.

Qeequeg s’est chargé de moi.

-          Toi dire à moi quoi nom à toi ! m’intima-t-il un matin.
-          Moi être Ismaël.

Ça doit être pour ça que mon destin me vouait à une aventure de ce genre…

Le temps a passé. Et plus il passait, et plus je me défaisais de mon monde du troisième millénaire. Ma montre  a vite rendu l’âme, rongée par l’air marin, mes vêtements ne furent bientôt que des hardes, sales et malodorantes. J’avais viré mes sandales, parce que c’était plus simple de rester en contact avec les longues planches de sapin américain du pont. J’avais pris une couleur cuivre du plus bel effet à cause de mes interminables journées juché dans ma vigie. Assez vite, donc, mon humanité s’effaça pour laisser la place à une espèce d’animal que je pensais disparue depuis des siècles : marin, chasseur de cétacés.

Parce que, bien sûr, Achab était bien celui de mes souvenirs littéraires… Ce vieux fou courait les mers pour faire la peau à une baleine blanche, celle qui lui avait arraché sa jambe.
Celle qu’il avait remplacée par un pied de chaise, tout moche.

 Et j’ai appris mon métier de marin. J’en ai bien bavé, je vous remercie…
Qeequeg s’est avéré bon professeur, j’admets. Maintenant, je sais vous planter un harpon entre les deux yeux d’une sardine sans me tromper ! Si, je vous assure. Bon, faut une belle sardine, mais quand même ; je peux !

J’ai même fini par buter ma baleine. C’était un après-midi. La mer était grosse, on se prenait plein d’embruns dans les yeux mais les chaloupes avançaient vite, portées par les vents favorables.

 Tashtego, Daggoo et même Fedallah avaient manqué toutes leurs cibles. Ne restait plus que moi et Qeequeg. Il a lancé son harpon en vain. Alors, Achab, qui matait tout avec sa longue-vue depuis sa dunette s’est mis à hurler comme un dément que c’était moi leur dernière chance !

Il me menaçait des pires choses si Peleg, Coffin et Bilbad devaient apprendre, tous trois propriétaires du bateau, que j’avais raté ma chance pour rendre l’honneur (et un peu de fric) à un équipage qui faisait tout son possible pour tout rater, ce jour-là !

Alors, Starbuck à manœuvré notre chaloupe jusqu’à approcher au plus près d’un cachalot noir. Son dos immense sortait de temps en temps à la surface, juste le temps pour la bête d’emmagasiner quelques mètres cubes d’air frais avant de replonger. L’officier veillait avec expérience pour éviter les coups de masse de l’énorme queue qui battait la mer avec rage, cherchant sans les voir ces cochons de marins qui voulaient lui faire la peau.

Quand, presque à pouvoir la toucher, je me suis retrouvé en passe de lancer mon harpon, Qeequeg m’encouragea à voix basse, mais je n'edntendais que les injures que Starbuck me lançait sans cesse. J’ai hésité encore une seconde puis, alors que l’énorme peau sombre allait plonger pour ne peut-être plus revenir avant deux bonnes heures d’apnée, j’ai lancé mon bout de bois de toutes mes forces.

Un jet de sang, épais et chaud m’a éclaboussé, tout de suite rincé par les hectolitres de mer projetés par les battements furieux du cachalot qui tentait de sauver sa carcasse.
Ensuite…

Une incroyable boucherie, qui dura plusieurs heures, jusque tard dans la nuit. Je garderai pour toujours un souvenir épouvantable de ces scènes démentielles. On a coupé un maquereau immense, pas de loin de vingt mètres de long, haut comme une colline. Un lard épais…pas croyable. Et les mecs plongeaient presque entièrement dans les entrailles du monstre ! Tout ça pour extraire le Spermaceti de la tête du monstre. C’était la grande richesse que cachaient ces cachalots. Comme quoi, les trésors sont toujours dans les têtes, hein ?

La marmite géante rougeoyait dans la nuit noir, le tout dans une odeur de mort, de viscères à nue, de graisse brûlée, de charbon, dans un enfer de bruits métalliques, mais aussi de bois malmenés. Le vent n’arrivait pas à dissiper les effluves infernaux qui sortaient du Léviathan.

Et les mecs chantaient. Heureux !
Pour eux, c’était la promesse d’une solde confortable, de quelques jours de bonheur sans histoire, de cuites et de putes à se prendre sans compter…

Mais Achab ne voulait pas rentrer, même si ses cales étaient déjà pleines à craquer. Il y avait presque de quoi faire des bougies pour des siècles !
Il n’avait pas sa proie à lui.
Vieux fou !

Bon, alors on a continué à bourlinguer pour mettre la main sur cette légende.
 Et, au moment où je vous parle, je l’aperçois enfin, à quelques encablures de notre proue, majestueuse, puissante, blanche comme un cierge de Pâques, indifférente à notre présence dans son sillage.

Alors, je sonne la cloche comme un taré, je braille à m’en faire sortir les poumons.
Tout le monde se rue dans la direction indiquée par mon bras. Stubb se précipite dans la cabine du pacha. Et ce débris arrive si vite que c’est à se demander s’il n’a pas récupéré ses deux jambes. Il donne ses ordres rapidement.
Tout l’équipage, parfaitement rôdé, se met en branle. Les harponneurs se préparent à harponner, les rameurs à ramer, les seconds à seconder et le Capitaine à capitainer !
Et moi, je reste comme un con là-haut, dans mon bocal à ciel ouvert.
Mais ça ne se passera pas comme ça. Je veux en être !

Alors, ni une, ni deux : j’attrape une aussière, une balaise, genre trois torons bien solides, et m’en sers de guide pour aller au bout de la vergue qui se trouve juste au-dessous de moi. J’engueule un lascar en bas sur le pont pour qu’il libère ma corde. Je l’enroule aussi vite que je peux ensuite au bout de la vergue. Et après, poussé par je ne sais quel démon, je me brûle les mains à descendre aussi vite que je peux, pour choper la dernière chaloupe qui s’apprête à quitter les flancs du Péquod.

Achab me voir faire et sourit de ses dernières dents. Quatre ou cinq, pas une de plus. 

- Alors, moussaillon, on veut participer au festin ? fait-il, enjoué à se faire dans les braies.
- Et comment, Cap’taine ! Donnez-moi une seconde et j’en suis !

Sans trop savoir comment je m’y prends, voilà que je me retrouve à la proue de notre chaloupe, en train de jouer des coudes pour ne rien perdre du spectacle. Et c'est un sacré spectacle, je vous assure. Imaginez un iceberg dans une mer noire et menaçante, avec, en échos venus des abysses, les pleurs tristes des naufragés du Titanic. Tout le monde sent que quelque chose de terrible va se jouer. Une partie de cartes mortelle. Reste à savoir qui saura trouver le carré d'as pour se mettre à l'abri. Et le monstre de neige devant nous n'a pas l'air d'être un petit joueur... 

La bête fend les flots sans se poser de questions, alors que nous ramons comme des malades pour nous porter à sa hauteur.

Arrive enfin la minute fatidique. La baleine blanche nous considère de son regard indifférent puis, sans signe avant-coureur, décide qu’on commence à la gonfler sévère. Elle accélère, nous sème du poivre en deux coups de caudales. Elle est vraiment énorme, cette baleine.
 Normal, donc, que nous ayons quelques difficulté à lui faire avaler son bulletin de naissance…

Et ça dure, ça dure !
On a maintenant perdu trois chaloupes, toutes explosées par un coup de queue bien posé sur le nez des marins, dont certains goûtent la vase, maintenant.
Achab est devenu fou de rage. Il hurle comme un damné qu’il veut se la faire, qu’il lui fera payer sa jambe, ses années perdues à lui cavaler après, qu’il veut bien vider ses cales pour les remplir avec le sang du cétacé, et plein d’âneries de ce genre.
Moi, ça commence à me saouler pas mal. Même beaucoup. Je suis épuisé, frigorifié. Et puis cette vache marine à bien manqué nous jeter à la mer. C’est grâce à la virtuosité de Starbuck si on est encore à flot.

Et puis, tout se précipite d’un coup.

Voilà-t-y pas que le capitaine saute de la baleinière pour s’agripper sur les harpons déjà plantés dans les côtes de Moby Dick !
La flotte doit pas être à plus de 8 degrés, couillon, tu vas prendre froid !
Mais rien à faire, ce vieux tordu vocifère comme quoi qu’il va lui mettre les doigts dans les yeux, qu’il va la mordre, lui boucher l'évent jusqu'à ce qu'elle devienne toute rouge, et tout un tas de vacheries du genre.
Bref, il veut lui faire du mal.
Mais l’intéressée ne s’en laisse pas compter non plus, faut voir !
La voilà qui plonge avec son rémora de capitaine collé au flanc. Et le vieux détritus de continuer de lui griffer l’épiderme malgré les risques évidents de noyade !
Non, mais je vous jure, ils sont malades ces deux-là !
Les autres continuent de tout faire pour planter leurs armes dans les endroits les plus sensibles et la baleine pisse littéralement le sang mais rien à faire ; Fluctuat nec mergitur, la baleine ! Puis elle replonge. Le calme revient un court instant, pendant lequel tout le monde reprend son souffle. La baleine remonte d’ailleurs assez vite. Pour respirer aussi. Et Achab en profite, pensez donc !
Mais il donne quelques signes de faiblesse, le pépère… il est un peu verdâtre, un peu rougeâtre, un peu violacé.
Manque d’air, je pense…

Maintenant, ça me saoule vraiment. Alors, j’arrache le dernier harpon des mains de Qeequeg qui ne proteste pas. Lui aussi, il en a marre de rater cette cible gigantesque alors qu’elle est là, à moins de quelques mètres de lui, et qu’il est incapable de la fumer une bonne fois pour toute. Alors, il laisse faire.
Et moi, je décide !

Je ferme un œil, je sers les dents, les fesses aussi, je vise et….rrrrhan !

Pas dans les dents, mais bien planté à côté de l’évent, au sommet de la tête. La bête est secouée d’un terrible sursaut. Sa queue s’élève dans les airs pour s’abattre sur nous dans un fracas dantesque de bois et d’os brisés. Si… Les os de ceux qui n’ont pas eu la présence d’esprit, comme moi, de sauter de la barque en voyant cette queue de plusieurs mètres de large prendre son envol juste au-dessus de nous. 

Un énorme flot de sang se répand tout autour de nous. La bête est touchée à mort…

Bon…Achab aussi.
Je l’ai transpercé en même temps que sa baleine.
J’en suis tout chose...
Lui aussi.

La baleine blanche, dans un dernier râle de douleur (mais si, à seconde-à, elle peut râler…) rend son âme à Poséidon, qui passait par là, alerté par le tapage.

Moi, en train de  geler dans les eaux glacées, je regarde autour de moi. Pas affolé pour un brin, mais inquiet de ne plus voir personne vivant autour de moi…

Mince…je crois que je viens de faire une connerie, non ?
A cause de moi, tout le monde vient d’y passer, baleine incluse.
Sauf moi.

Je ne vais pas vous dire que je reste longtemps comme ça, à me demander quelle version je vais devoir donner à la police. Trop froid, d’abord. Ensuite, je me dis que tout ce sang risque d’attirer des bestioles un peu plus voraces qu’un cachalot qui ne demandait rien à personne…
Alors, j’avise un morceau de chaloupe qui flotte tant bien que mal à quelques brasses devant moi. Après bien des négociations, l’océan me permet de me hisser à bord de mon nouveau paquebot, et commence ensuite ma nouvelle croisière, destination je sais pas où, mais sûrement pour l’enfer.
Le Péquod est quelque part, mais je ne le vois plus. La chasse nous a emportés si loin que je suis seul au monde, cerné de cadavres qui tardent à plonger pour bien se remplir d’eaux salées.

Les vents me poussent, m’éloignent des lieux du massacre.

Moby Dick est mort.
Achab est mort.
Tous les autres sont morts.

Comme redouté, je vois bientôt surgir quelques dorsales, droites et effilées et le festin des monstres commence. Vous parlez d’un gâchis…

On avait une petite fortune dans les cales, des centaines de tonneaux remplis de graisse et de Spermaceti qui nous aurait valu des salaires de ministres. Mais non… il a fallu que ce vieux pirate cherche sa misère.
Pour la trouver, en plus.

Enfin… ça fait pas mes affaires tout ça. Je n’ai plus qu’à espérer qu’un Costa Croisière passe dans le coin, vite si possible.
En plus, je pourrais raconter que, moi, j’ai buté la plus grande, la plus redoutable, la plus légendaire baleine de tous les temps.
A moi tout seul.
Bon, faudra aussi que j’invente une salade pour expliquer pourquoi il ne reste plus que moi…

Bah tiens, comme j’ai un peu de temps à perdre avant de me faire sauver, je vais y réfléchir tout de suite.

Alors…je vais dire que…

Il était une fois…