- Alors, raconte-moi un peu ce que tu as fait de beau depuis ton départ, demande Raymond.
- A vrai dire, j’ai bourlingué un peu sans but au départ, puis j’ai traîné pas mal dans des régions un peu glauques, du côté d’un amas stellaire perdu entre rien et pas grand-chose.
- Un peu glauque…ça veut dire quoi, exactement ?
- Ça veut dire une espèce de Confédération en guerre contre une autre. Plusieurs systèmes solaires en panique parce que leur étoile est en phase finale. Les formes de vie de plusieurs planètes tentent de sauver leur cul mais, pour ça, elles sont obligées de se faire un coin de Paradis sur d’autres systèmes déjà habités. Alors, tu penses bien que les seconds sont pas trop prêts à accepter les premiers, qui sont un sacré paquet, en plus.
- Tu veux dire que même à l’autre bout du vide, y a encore et toujours des cons pour faire la guerre ? s’étonne à peine Raymond. Bien la peine de se dire plus évolués que les singes…
- Qu’est-ce que tu crois ? Vous n’êtes pas les seuls à occuper votre temps à ça, tu vois. Il y a plein d’autres formes de vie dans l’Univers. Mais cette diversité ne sert qu’à multiplier les sources de conflits, finalement. Un peu comme sur ta planète, juste à plus grande échelle, en fait.
- Et sur ta planète à toi, gros malin ? Ils cueillent les pâquerettes ? rétorque le vieux.
- Oh, je te concède que, il y a longtemps, les miens se sont bastonnés pas mal aussi. Mais un jour, ils se sont calmés pour se servir de leur tête autrement.
- Du genre ?
- Bah, vivre sans risquer de perdre un proche, ou simplement une partie de soi-même, désintégrée sans le savoir en ouvrant ses volets le matin, tu vois le genre, là ?
- Et comment qu’ils ont  fait ça, tes gus ?
- Ils se sont servis de la bêtise des autres pour se hisser au sommet de l’évolution, mon pote ! Pour commencer, nos plus grands chercheurs, je te dis ça, ça remonte à plusieurs de vos siècles en arrière, on est d’accord, nos chercheurs, donc, qui passaient leur temps à fabriquer des trucs toujours plus puissants pour raser d’encore un peu plus près ceux d’en face, se sont dit qu’on pourrait faire autre chose, mais ils ne savaient pas bien quoi. Il en aura fallu un plus dégourdi que les autres pour dire qu’en mélangeant leurs trouvailles et celles du parti d’en face, ils pourraient bâtir des engins qui se chargeraient à leur place des tâches les plus ingrates. Et qu’ils pourraient donc rester à glander, les orteils en bouquet de violettes, comme tu dis, ou encore à peindre, pêcher, ou faire n’importe quoi sans plus se préoccuper de rien. Se les rouler pour toujours, tu vois ?
- Vœux pieux, non ? Parce que pour ça, il leur fallait un coup de main des adversaires, ceux qu’ils tuaient à tours de bras, c’est ça ?
- Exact… et tu penses bien qu’au départ, ils ne voulaient pas en entendre parler. Ils ont donc continué à bien se déchirer la barbaque pendant quelques décennies. Pourtant,  l’idée avait germé dans toutes les têtes, tous partis confondus. Les guerres ont redoublé de violence, évidemment, puisque chacun prétendait piquer le sac de billes de l’autre. Mais personne n’y arrivait totalement. Ce n’est que lorsque les finances ont commencé à donner des signes de fatigue qu’ils ont un peu songé à négocier.
- Mouaip…fait Raymond, dubitatif.
- Bon, c’est vrai aussi que presque toute la population mondiale était passée à la gamelle, soupire Conardus en se versant un verre de plus dans le gosier. Bref, ils arrêtent les conneries, faute de combattants, et se creusent enfin le cigare pour un monde moins nul. Ils ont mis en commun tout leur savoir, toutes leurs avancées technologiques. Une fois leurs armes mises en commun, ils savaient qu’ils auraient du mal à s’entre-trahir sans prendre de trop gros risques.

Conardus éclate de rire. Le vieillard, lui, a un peu de mal à suivre mais il attend la suite.

- C’est devenu magique en quelques années à peine. Une fois qu’on se débarrassa une bonne fois de tous les politiques, les chefs de pacotille, les malades qui prétendaient agir pour le bien des autres. C’est vrai que, là, on n’a pas fait dans la dentelle, non plus…
- Je pige que dalle… rouspète un peu Raymond.
- Ben… on a liquidé tout les connards qui portaient les insignes du pouvoir, tu vois ce que je veux dire ?
- Je redoute le pire, à vrai dire… répond le vieux.
- Le pire ? A te parler franchement, on a largement dépassé le pire… Il s’est trouvé  que la population entière s’est soulevée d’un coup pour éradiquer la source du mal. Il a fallu faire la peau à tous ceux qui voulaient assouvir leurs penchants à soumettre les autres pour se faire plaisir… En fait, ce furent des jours de ténèbres et de sang. On les a pourchassés jusqu’au dernier. On n’a pas fait de quartiers… Sans se consulter une seule fois, toute la population de la planète avait soudain compris que les guerres n’étaient déclenchées qu’à cause d’une bande de foireux qui voulaient toujours piquer les jouets des autres. Alors, fessée mondiale à ceux-là ! Ensuite, nos chercheurs et nos médecins se sont chargés de supprimer de nos gênes ceux qui provoquaient les conflits…
- Mais vous n’êtes que des assassins ! s’exclame Raymond, les yeux exorbités d’horreur.
- Oui, c’est indéniable. Comme vous... répond Conardus sans frémir. Mais, pour notre défense, votre honneur, apprenez qu’on n’a dézingué que quelques milliers de connards. Parce qu’en fait ils ne sont jamais beaucoup plus nombreux que ça. Même chez vous, tu sais, il me suffirait de quelques heures pour faire un petit coup de ménage au niveau planétaire et ta Terre redeviendrait un véritable Paradis. Tu veux pas que je m’en occupe… ?
- Non, mais tu as fumé la moquette de la morgue, ou quoi ?
- Bon, bon, j’insiste pas… fait tout de suite Conardus pour calmer le jeu.

Raymond regarde Conardus d’un autre œil, à présent. Il prend enfin conscience de la rudesse du bonhomme… Gentil mais à ne pas énerver plus que nécessaire, sauf à prendre le risque de s’en prendre plein la gueule !
Un troupeau d’anges passe, sur la pointe des pieds, histoire de ne pas se faire remarquer…
L’allien se doutait bien que la réaction du terrien serait un peu véhémente. Tant pis.