Chapitre Sept

 

 

 

 

 

Raymond ne dort jamais très longtemps, comme la plupart de ceux qui n’ont plus beaucoup de temps à vivre. Aussi n’y a-t-il rien d’étonnant à le retrouver dans sa cuisine, au beau milieu de l’après-midi, après quelques heures à peine de sommeil.
La casserole sur la cuisinière en fonte chauffe doucement l’eau pour le café qu’il se prépare. Paré de son incontournable tasse en émail jaune, le retraité siffle un air ancien, tout guilleret. Aucune trace de la cuite de la veille. Il faut dire qu’il a l’habitude…

Les cheveux hirsutes, une barbe de plusieurs jours au menton, les yeux dans le vague, il médite encore sur ses actions d’éclat de la nuit passée. Sacré Jacky…la raclée royale ! Il marmonne quelques commentaires bien sentis, du genre « quand on sait pas boire, on biberonne » ou encore « quand on sait pas rester sur sa chaise, on reste debout et on admire en silence » et autres bêtises.

Quant à René, son coup de colère ne durera pas, bien entendu. Le vieux se dit qu’il a été agressif pour rien, que les vérités qu’il s’était autorisé à dire n’en étaient pas. Les choses ne peuvent jamais être aussi simples. Tout comme il n’y a jamais rien de rudimentaire dans les pensées humaines, les gens préfèrent ne pas entendre la vérité, pour ne pas avoir à l’affronter. Aller contre ça revient à se casser les dents sans jamais pouvoir se faire comprendre. De là à penser que seuls comptent le mensonge ou l’aveuglement… C’est son côté « Don Quichotte » qui l’aura poussé un peu plus loin que d’habitude, probablement.

Quand l’eau frémissante est passée de la transparence de l’eau vive au noir bitumeux, il se sert enfin une tasse de ce café fort dont il raffole.

Une main dans la poche de son peignoir tout mité, l’autre approchant la tasse de ses lèvres gourmandes, Raymond quitte la cuisine à petits pas tranquilles. Il règne dans la maison un fouillis indescriptible mais il s’en moque éperdument. Selon ses théories de célibataire endurci, le ménage est la chose la plus liberticide du monde, aussi a-t-il mis un point d’honneur à ne jamais le faire. Une vie durant.

-          Quand j’irai rejoindre Satan, je n’aurais plus besoin de tout ce bordel…

De plus, il sait ou se trouvent la plupart des choses essentielles à son quotidien, alors pourquoi se prendre la tête avec ça, n’est-ce pas ?

-          Ça pue quand même un peu le bouc, ce matin… ronchonne-t-il.

Il ouvre en grand la baie vitrée, côté jardin. Dehors, les oiseux chantent à tue-tête, un vent léger s’engouffre en douceur dans les feuillages et murmure au passage. L’air est encore frais mais le soleil fait des efforts pour se montrer aimable et chaleureux ce matin. Raymond admire le ciel, d’un bleu intense, libre de tout nuage. Puis, baissant le regard vers le jardin, il découvre enfin sa surprise, posée depuis la veille sur ce qui est officiellement un jardin mais qu’il serait plus juste, en fait, d’appeler un terrain vague. Il est vrai qu’il ne fait jamais le moindre travail d’entretien non plus dans cette partie de son habitat… Ronces, orties et une multitude d’autres mauvaises herbes s’en donnent à cœur-joie depuis tellement longtemps qu’il n’y fait plus guère attention. Et puis, ces petites clochettes colorées qui parsèment les ultimes tâches de pelouse sont du plus bel effet, selon lui. En attendant, sur les restes fossilisés de cette pelouse, il y a la surprise…

-          Conardus ! se réjouit-il soudain, et il s’empresse de descendre les quelques marches depuis la terrasse pour aller au fond du jardin.

Parce qu’en parlant de surprise…c’est une fameuse surprise !

En effet, délicatement posée sur les herbes folles, la soucoupe volante de son ami extra-terrestre scintille de tous ses chromes et brille de toutes ces loupiottes ridicules. Un vaisseau spatial « tuné » version-beauf-de-banlieue, il faut bien admettre que ça ne court pas les galaxies, même les plus lointaines…

Le vieil homme s’approche, cherche le commutateur qui commande l’ouverture de l’engin puis pénètre par la rampe qui s’est déroulée à ses pieds.

A l’intérieur, il retrouve le poste de commandes, tel qu’il l’a gardé dans ses souvenirs ; les claviers lumineux, les leviers de commande holographiques, les signes étranges d’une écriture inconnue, les pupitres surchargés de commandes, quelques surfaces vitrées qu’il continue de prendre pour des téléviseurs haute définition, et aussi tout le fatras habituel des voyageurs cosmiques. Il croise même Conchita2-bis, le robot à tout faire qui se fend d’un « Bienvenue à bord, Monsieur » aux intonations chaleureuses, presque sensuelles même. Il y a aussi de grandes quantités de bouteilles vides, de flacons et autres canettes dévastées qui jonchent le sol. Oui, tout le bordel habituel, mais pas l’ombre d’un Conardus à bord. Personne, pas un bruit sauf, de temps en temps, les cliquetis mécaniques de Conchita2-bis, affairée à passer l’aspirateur sur la moquette de la navette mais qui ne ramasse rien de ce qui traîne, faisant bêtement le tour des obstacles et des détritus dans le même geste. Conardus n’a toujours pas corrigé les bugs de son robot préféré…

Surpris et un peu déçu, Raymond refait le tour de l’appareil, n’hésite pas à ouvrir tous les placards, pousse toutes les portes. En vain, puisqu’il est finalement le seul être vivant à bord. Il se dit alors que son ami est sûrement parti faire quelques courses à la superette, pas loin d’içi. Et pourquoi pas ? Après tout, les voyages intersidéraux ressemblent aux traversées des transatlantiques, et ceux-là réapprovisionnent toujours leurs cales avant de partir, non ? Et, connaissant bien son petit Conardus, Raymond se doute bien de quelles marchandises celles-ci seront remplies…

Mais, voilà qu’il s’alarme soudain à l’idée que tout le voisinage risque d’être au courant de son arrivée sur Terre. En effet, s’il peut voir la soucoupe, alors tout le monde peut la voir.

-          Mais bordel, Conardus, t’as perdu la tête, ou quoi ? rouspète-t-il en retournant d’urgence dans le jardin.

Et le voilà en train de faire le tour de la navette. Fébrile, il cherche une autre commande, au pire une astuce pour la rendre invisible. Mais il ne dispose pas de la bonne télécommande. Seul Conardus possède le bon appareil pour ce tour de passe-passe. Malgré tout, Raymond cherche encore une solution, soucieux de masquer la preuve d’une vie extra-terrestre à ses voisins, même si ceux-là seraient trop cons pour l’admettre et qu'ils ne feraient que prévenir les médias, en échange d’une promesse de voir leur nom figurer sous leur tête d’ahuri au journal de 20 heures.

A court d’idée, il décide finalement de couper quelques herbes hautes afin de confectionner un camouflage de fortune, le temps que son ami revienne.

Alors, il fonce dans sa cabane, au fond du jardin et revient armé d’une immense faux rouillée qui foutrait les chiasses à la Mort elle-même. Ainsi armé, il se lance dans les fourrages mais il se prend les pieds dans un obstacle qu’il n’avait pas vu. A sa décharge…pour une bonne vision dans ce jardin il faudrait disposer de pouvoirs surnaturels, ce qui n’est pas son cas, bien sûr. Donc, il se vautre lamentablement dans la luzerne, tombe nez-à-nez avec une taupe qui émergeait fort à propos de son mini-terril et qui en profite pour émettre quelques doléances au sujet de l'état général des lieux. Mais Raymond n’est déjà plus d’humeur…

C’est vrai que le malheureux à un peu tendance à ne plus savoir garder sa position d’animal vertical dès qu’il fait un pas dans cette jungle. Peut-être faudrait-il qu’il se décide à y faire un sérieux coup de ménage ? Toujours est-il qu’il se relève comme il peut, maintenant couvert de terre humide et grasse. C’est malin…un peignoir d’une quarantaine d’années à peine. Et tout ça pour constater qu’il a trébuché sur une grosse forme, vert foncé et filiforme, un brin malodorante et, surtout, qui ronfle fort.

-          Bougre de saligaud ! d’exclame Raymond, les mains sur les hanches. Mais tu as dû vider les caves du Vatican[1] pour être dans cet état-là !

Non, Raymond ne parle pas tout seul, ne s’adresse pas non plus aux fleurs, pas même à un des nombreux gastéropodes qui flânent dans le secteur. En fait, il s’adresse à Conardus, lui-même.

Ce dernier, ivre mort à en juger par la profonde teinte verte et par la taille impressionnante des écailles de stégosaure qui ornent son dos, dort à poings fermés, roulé en chien de fusil, une main serrant encore une bouteille de bourbon. Vide, bien sûr.

Il se penche sur l’énergumène, tente de le réveiller. Doucement, d’abord. Plus énergiquement, ensuite. En vain. Alors, il s’éloigne, revient peu après avec un vieil arrosoir en fer rouillé[2] et en vide le contenu glacé sur son ami assoupi.

Fatalement, l’autre ouvre les yeux. Bon, plus que les ouvrir, il les écarquille de surprise, de terreur presque. Le contact de l’eau froide fait plus que le réveiller, à vrai dire. En effet, il bondit sur ses pieds, se rétablit en une fraction de seconde, plonge les mains dans ses poches, à la recherche d’une arme, au moins d’un moyen de défense, hurle des imprécations pas racontables içi, appelle Conchita2-bis qui déboule en un clin d’œil. Le robot à tout faire analyse la situation à la vitesse de la lumière dans ses circuits électroniques. Et le vieux Raymond, hilare, regarde les deux personnages courir dans tous les sens, le robot finissant par tourner sur lui-même pendant que l’allien plonge dans les fourrés, incapable de se concentrer une seconde pour aller, par exemple, se protéger dans les flancs de son vaisseau…

Raymond finit par se manifester à grands gestes. Il tente de crier plus fort que Conardus qui continue de donner des ordres stupides à ses robots, maintenant nombreux dans le jardin. Finalement, le vieil homme vient se planter devant l’extra-terrestre, l’empoigne par les épaules et le secoue un grand coup.

- Bah alors, mon gars, on a perdu sa boussole ? On retrouve plus sa maman ?
- Pousse-toi, humain, ou je déclenche un holocauste inimaginable !
- C’est ça, pauvre pomme. Tu veux que je ressorte ma pétoire pour te remettre les idées en place ? Tu me reconnais pas, Conardus ? C’est moi, Raymond !

L’allien effarouché réagit enfin dès qu’il entend le prénom de son pote. Ses neurones, ou les mécanismes spéciaux qui organisent sa pensée, se mettent enfin à tourner dans le bon sens.

- Bordel, Raymond, tu as failli disparaître en fumée ! Faut jamais me réveiller comme ça tu sais ? rouspète-t-il, l’air fort mécontent.
- Arrête ton char, pépère… le temps que tu te décides à déclencher la énième guerre des étoiles, j’aurais cent fois le temps de te faire rentrer dans ta couchette à comète à grands coups de pompes dans le prose…

L’autre va pour rétorquer des choses méchantes mais, finalement, préfère stopper ses robots d’un simple clic sur une des télécommandes qui constellent ses avant-bras. Puis, il sourit enfin.

- Bonjour quand même, vieux sapajou des îles… ça me fait plaisir de te revoir.
- Idem, ma poule ! Je suis bien content de te revoir, moi aussi. Mais tu vas me faire le plaisir de remiser ta poubelle interstellaire vite fait, bien fait. Je veux pas de problème avec mes voisins, tu comprends ?
- Oh, t’inquiète pas pour ça. Je suis repassé, y a pas longtemps, chez mon fournisseur de gadgets habituels et j’ai acheté une nouvelle alarme. Modèle actif et dynamique, si tu vois le genre…
- Ça, pour voir…je vois ! Et même, je vois trop !
- Que tu crois… En fait, j’ai réglé le spectre lumineux de mon engin spatial sur ta fréquence optique personnelle et sur la mienne, ce qui fait que nous sommes les seuls à pouvoir regarder ce bel oiseau. Rien que nous deux. Les autres ne voient même pas la déformation du sol ni les empreintes des patins d’atterrissage. Même le plus sophistiqué des radars de tes militaires à la noix resteraient aveugles… Pas mal comme option, hein ? rétorque Conardus, fier de ses nouvelles installations inutiles.

- Tu me garantis que personne ne peut voir ta navette ?
- Pur beurre, t’affole pas. J’y avais pensé avant que tu me le demandes, tu penses. J’ai ramené plein de trucs nouveaux, des sortilèges que tes contemporains comprendront jamais… on va s’amuser comme des petits fous, si tu as un peu de temps à perdre ! répond l’autre, l’air malicieux.
- Bah, si j’en juge à la couleur de tes écailles, t’as commencé sans nous attendre…
- Hé, je suis arrivé dans la nuit, raison de furtivité, tu mords ? Seulement, t’étais pas là, alors j’en ai profité pour aller faire un tour. En touriste, en somme.
- Et ça faisait longtemps que tu roupillais sur mon gazon anglais ?
- Je sais pas trop… En fait, je crois que je retrouvais pas les clés de ma navette. Et comme ma nouvelle alarme anti-zonards pour protéger mes jantes en inox n’a plus besoin de moi pour s’activer, je me suis pas inquiété plus que ça, tu vois ?
- Je vois… Bon, on va s’en jeter un, à l’intérieur ? invite Raymond, pressé de rentrer au chaud.
- Avec plaisir mon pote ! Attends, je prends un truc ou deux dans mon coffre. Tu vas adorer…

Raymond acquiesce en silence, d’un simple coup de menton, puis rentre pendant que Conardus plonge un court moment dans son étron volant, avant de revenir avec quelques bricoles dans les mains. C’est étrange, il a l’air tout content de lui, comme un enfant fier de sa dernière ânerie…



[1] Oui, je sais… Mais bon, tous les chemins y mènent, non ?

[2] Rouillé, lui aussi. Mais quel outil ne l’est pas chez le vieux Raymond…