Chapitre Six

 

 

 

 

 

 

L’esprit embrumé par les vestiges alcooliques et le manque de sommeil, les deux compères errent un peu au hasard avant de pouvoir retrouver leur chemin. Raymond est sur un petit nuage, sans trop vouloir se l’avouer. Il estime avoir fait une bonne action. S’il ne se rappelle pas très bien du chemin pour rentrer chez lui, en revanche, il connaît parfaitement ceux qui mènent à la perdition. Et il estime toujours que cette Catherine ne mérite pas de les emprunter. Après tout, si on part du principe que nul ne sera mieux placé qu’un juge pour rendre un verdict,  alors un soulôt ne sera jamais mieux placé que personne pour accueillir un nouveau membre dans la confrérie mondiale des pochetrons. Et cette femme n'a vraiment rien pour y prétendre.
René, quant à lui, se frotte les reins de douleur. Le parquet du café était finalement trop rude pour ses rhumatismes. Son vieux pardessus est encore plus froissé que d’habitude et il faut bien admettre qu’il l’est aussi. Il ronchonne quelques remarques désobligeantes à propos de la qualité du service, mais son pote de toujours ne l’écoute pas. Il sifflote gaiement, le pas presque léger.

- Ben, t’as l’air rudement content de toi, ce matin ? s’étonne René.
- Tu trouves pas que le soleil est bien matinal, pour une fois ?
- Si tu regardais ta montre, une fois de temps en temps, tu verrais qu’il est déjà presque dix heures. Alors, le soleil n’est pas matinal. C’est plutôt nous qui avons oublié de compter une nuit !
- Oublier cette nuit, tu rigoles ? Tu penses un peu à Jojo, là ? Te rends-tu compte qu’il peut dormir sur ses deux ailes, là-haut ?
- Jojo ? Mais de quoi tu me parles, là ?
- Il a un successeur digne de lui. Je dirais même deux ! Ce trou à vinasse est un cadeau des dieux. Je dois t’avouer que je ne pensais pas retrouver un jour un antre à la hauteur de celui de notre regretté ami.

René se dit qu’il n’a pas tort, bien que le principal de la nuit lui soit passée un peu sous le nez sans qu’il en sache rien, trop occupé à roupiller qu’il était.

- Aujourd’hui, mon petit René, j’ai sauvé une âme… reprend Raymond un peu plus tard.
- Hé hé hé… aurais-tu menée radasse à pamoison, profitant de mon auguste absence ? ironise l’intéressé.
- J’aurais pu, mais j’ai fait mieux que ça... J’ai ramené une gentille petite fille dans le droit chemin.
- Oh, oh… toi, faire acte d’humanité ? Tu as raison, je devrais faire une croix sur le calendrier pour ne jamais oublier ce jour…
- Te moque pas, vieux crabe ! Je t’assure que j’ai fait quelque chose de bien.

Ils devisent encore puis arrivent bientôt au portail de la maison de Raymond.

- Viens donc t’en jeter un dernier à la maison, va.

L’autre ne se le fait pas dire deux fois. D’autant qu’il pressent que son pote est en verve et qu’il va apprendre du pas banal. Installés dans la cuisine devant deux verres blancs remplis de rouge, ils récupèrent un peu de leur nuit et du chemin. Raymond est tout songeur, comme à des années-lumière de là.

- Alors, commence René qui le connait sur le bout des doigts, tu me racontes ?
- Tu sais quoi ? répond l’autre au bout de quelques secondes. Je crois que je viens de comprendre quelque chose sur la nature humaine.
- Qu’elle est pourrie et juste bonne à jeter aux ordures ?
- Non. Ça fait longtemps que je le sais, ça. Par contre, je commence à me dire qu’il y a peut-être quelques personnes, par-ci, par-là, qui méritent un peu mieux, un peu plus que les autres…
- Mais dis-moi, c’est la petite nana que j’ai vu partir en souriant qui te met dans tous tes états ou quoi ? rétorque René, de plus en plus intéressé.
- Peut-être bien… Tu sais, je lui ai fait la morale. Moi ! Moi, qui ne supporte rien à ce sujet-là. Je sais pas pourquoi. Ses yeux, peut-être.
- Ses yeux…mon cul ! Je te vois déjà en train de te dégoupiller les mirettes à lui mater le corsage, oui ! rigole René.
- Non, non, je t’assure… Cette minette ne méritait pas ce qu’elle a encaissé. Tu sais, le truc habituel ; draguée, mariée, engrossée puis, en plein bonheur, trompée, larguée, abandonnée. Brisée en tous petits morceaux…
- Elles le méritent bien !
- Presque toutes, c’est vrai. Mais pas celle-là.
- Tu crois pas que t’es un peu vieux pour tomber amoureux, mon gars ?
- Arrête de dire des conneries, sac à vin ! Rien à voir. Non… Son histoire m’a remué la boyasse, à vrai dire. Et aussi parce que j’ai dit des choses que j’ai jamais dit à personne, pour personne. Je sais pas pourquoi, mais celle-là ne mérite pas ça. Tu comprends ça, toi ?
- Que dalle, et je m’en tamponne le coquillard ! Reverse-moi un godet, au lieu de jouer les vieux romantiques…

Raymond sert son ami, repose la bouteille puis repart dans ses songes.

- Tu sais, vraiment pas de chance pour elle. Pourtant, elle semblait avoir un chemin tout tracé, sans histoire, sans vague, sans emmerde. Bizarre comme le Destin peut se jouer de toutes les apparences et de toutes les certitudes…
- Ça veut dire quoi, ça encore ? bougonne René.
- Ben, elle avait tout pour se tracer une vie tranquille, à l’abri de tout, et il a suffit d’une seule erreur pour tout foutre en l’air. Tu te rends compte, si elle n’avait pas épousé ce sale con, elle serait sûrement en train de couler des jours heureux, les orteils en bouquet de violettes sur sa terrasse, heureuse. Comblée, même. Mais non, il a fallu que son bonhomme soit un sale con…
- Les hommes sont ce qu’ils sont ! Et les pétasses ne font que se servir d’eux pour arriver à leurs fins, alors te casse-pas la tête pour elles…
- Les hommes sont vraiment de curieux animaux. Toujours prompts à pondre des lois et des règles mais plus rapides encore à les transgresser… Tu vois, celui-là avait signé un contrat moral avec celle-là. Mais, va savoir pourquoi, voilà qu’un beau jour il décide d'y mettre un coup de hache pour aller se soulager les valseuses dans les endroits humides d’une autre.
- Bah et alors ? Démonstration, une fois de plus, que les hommes et les femmes sont pas faits pour vivre ensemble toute une vie, rien de plus ! Je vois pas ce que tu as à redire à ça, mon pote, philosophe René en soupirant.
- Alors, explique-moi pourquoi ce même mec n’a pas pris la peine de rompre le contrat dans les règles, celles qui gèrent les rapports entre mari et femme. Tu sais, le truc qui dit que tu peux mettre fin au serment incassable, qui dit pour le meilleur et pour le pire… ?
- C’est parce que ce truc, c’est de la poudre aux yeux. Une invention des femmes pour attraper le fric et les meubles de celui qu’elles ont décidé de faire chier toute leur vie. Et puis, n’oublient pas qu’elles aiment bien aussi aller se faire sauter ailleurs, et pas forcément pour renouveler ton fameux contrat. Juste pour le plaisir de se faire fourrer princesse, tu vois ce que je veux dire ?
- C’est pas faux… mais ça n’empêche pas que ce mec aurait dû quitter sa bergère dans les règles avant d’aller jouer du scoubidou dans une nouvelle fête foraine, tu crois pas ?
- Tu oublies que les mecs, aussi, sont coincés avec leurs crédits de merde, leur bagnole, leurs mômes. Et ils ne sont pas aussi volages que la légende le prétend, tu sais bien.
- Pas volages ? Tu te fous de moi, regarde-nous ! Vrai qu’on n’a plus trop l’âge de se glisser entre les meilleures amies des femmes mais on est toujours là à leur mater les miches et les rondeurs, non ?
- Regarder n’est pas consommer, je te rappelle ! proteste René. Et puis, si on mate, c’est bien parce qu’elles font tout pour, non ?
- Alors, ça voudrait dire qu’elles se font belles à baiser pour les yeux d’autres matous que leur régulier ? J’y crois pas des masses, tu vois. Si elles se font belles, d’abord, c’est pour elles. Leur meilleur ami a toujours été un miroir, tu sais bien aussi. Et puis, explique-moi pourquoi leurs bonshommes ne les voient plus, qu’ils préfèrent mater ailleurs ? Mater, toucher, goûter ?
- Parce qu’à force de toujours bouffer la même chose, les mecs se lassent et se prennent à rêver à des saveurs nouvelles.
- Mais c’est pas des plats de cuisine, les pouffiasses !
- Oh, pardonne l’image, monseigneur… en attendant, tu me sembles avoir oublié que, passé un certain moment, t’as plus envie d’aller fourrer ton engin dans les orifices que tu poinçonnes depuis des décennies. Ça n’a plus le goût de la conquête, mais plutôt celui de la routine. Presque de la poussière ! Si baiser n’a plus d’autre signification que le devoir conjugal, alors tu finis par te faire chier comme un rat mort et, quitte à devoir goûter à la mort-aux-rats, ben…t’essaies, et tu penses après !
- Tu veux dire que l’ennui est l’ennemi du couple, alors ?
- Bah, ça, c’est pas moi qui peut te le dire, j’ai jamais été maqué avec personne plus de trois semaines, et encore… Non, je te dis ce que j’ai toujours entendu autour de moi, autour de nous. Tu as perdu la mémoire ou quoi, Raymond ? Tu te souviens plus que les femmes aussi sont triturées du bas-ventre, pour les mêmes raisons que les hommes et que, presque toujours, elles préfèrent le double-jeu plutôt que les choses faites dans les règles ? Tu comprends plus que c’est ce goût de l’interdit qui rend les choses meilleures ?
- Les femmes ont des vies plus difficiles que nous… C'est pour ça qu'elles trichent un peu. Les hommes ne leur font pas de cadeau, tu sais bien.
- Tu te moques de moi ? Il leur suffit de se trouver un mec avec un peu de pognon, un emploi du temps bien chargé pour pas être entre ses cannes trop longtemps ni trop souvent… Pour le reste, elles savent se débrouiller, hein ?
- Ça, c’était peut-être vrai il y a une trentaine d’années encore. Mais aujourd’hui, les radasses qui veulent se la jouer solo comme les hommes, rien ne les empêche. Alors pourquoi que ça évolue pas encore, ces mœurs à la con ?
- Les femmes ont évolué…pas les hommes, mon pote. Et comment qu’ils feraient ? Là-haut, sur leur montagne de dieu super puissants, pourquoi qu’ils devraient changer leur point de vue ? C’est vrai, ça ! Imagine que tu gagnes le Tour de France à vélo. T’en as chié pendant des semaines à te rompre les cannes, le dos, les bras et tout le reste pour tenir tes concurrents derrière toi et, juste avant la ligne d’arrivée, il faudrait que tu laisses ta place, juste pour dire ?
- Ça empêche rien, que je te dis ! Pourquoi faut-il que tous ces bons à rien de sales cons de bonhommes de merde s’ingénient toujours à pourrir les jours de celles qu’ils ont emprisonnées ? Si c’était si simple, pourquoi qu’ils se font pas la paire après avoir dit « Ecoute ma belle, t’es gentille mais je me casse. J’en peux plus de cette vie avec toi. Voilà… »
- Bah… répond René, à court d’argument.
- Bah, je vais te dire pourquoi, moi ! C’est parce que c’est tous des branques, des couilles-molles. Ça joue les fiers à bras mais ça n’a rien dans les pognes, en fait. Ces mecs sont débecquetants de lâcheté, en fait. S’ils prennent pas la porte, c’est juste parce qu’ils n’ont rien dans le froc, je te le dis comme je le pense, mon pote ! Ils restent avec leur bourgeoise parce que, quelque part dans leur pensarde de merde, ils estiment qu’elles ne sont là que pour leur faire la popote, le ménage et le dépoussiérage des bas-morceaux quand la gigue du cul les chope. Et ces pouffiasses, qui sont pourtant pareilles que les hommes, se font rouler dans la farine depuis l’aube de la civilisation…
- Bon, Raymond…Je sais pas quoi te dire mais, là, tu commences à me casser les roupettes. Alors, je te laisse à tes divagations à la con et je me rentre chez moi, illico. Marre d’entendre des conneries de ce genre alors qu’il est pas encore midi, tu vois ?

Et René se lève, très irrité, vide son verre cul-sec et part sans dire au revoir ! La porte claque, et Raymond reste perdu dans ses pensées, en colère, lui aussi mais pas pour les mêmes raisons. Il vient de trouver de nouvelles raisons pour détester l’Humanité. Et cette fois-ci, c’est la seconde moitié de celle-ci…

- Vie de merde… soupire-t-il.

Et il va dormir. Épuisé de sa nuit et de la connerie des hommes.
Trop pressé d'aller se reposer, il n'a pas vu qu'une surprise l'attend dans le jardin, derrière la maison, bien cachée sous les frondaisons des arbres du jardin...