Chapitre Cinq

 

 

 

Le matin avance doucement et le ciel en profite pour finir de nettoyer l’horizon des dernières traces de la nuit. Aujourd’hui devrait être une belle journée. Avec un peu de chance.
Raymond est encore dans son nouveau café préféré. René y dort encore aussi. Catherine a séché ses larmes. Seuls les serveurs animent la salle qu’ils rangent et nettoient avec soin. Fenêtres et portes ouvertes, ils ventilent les lieux dans l’espoir un peu vain de dissiper les ultimes relents des beuveries de la nuit. Ils évacuent les derniers tombereaux de bouteilles vides, de verres brisés, et s’apprêtent à faire les comptes de la veille… Discrets et professionnels jusqu’au bout des ongles, ils n’échangent que de rares regards impassibles mais ils se délectent tous les deux à l’avance des résultats. Raymond est une merveilleuse arrivée dans leur petit commerce qui se languissait un peu depuis quelques temps.
Et ce dernier promet d’être un monument particulier dans l’histoire à venir de cet édifice urbain.
Pour le moment, il ne dit rien, ne fait rien. Un des serveurs, Firmin, a déposé la bouteille commandée sans rien dire, mais il avait pris soin de laisser une petite carte de visite au nom du café avec, inscrit au verso ; « Offert par la maison. Avec nos remerciements et nos plus sincères félicitations.»
Le mercantilisme restera toujours sans limite et sans retenue.
Catherine attend. Consciente des effets de son laïus, elle espère être récompensée avec un verre de cet alcool doré qui trône au beau milieu de la table. La maison ne s’est pas moquée d’eux. Il s’agit d’un très vieux breuvage, ambré à souhait, parfumé et un peu liquoreux. La bouteille annonce plusieurs décennies.
Seulement, Raymond empêche quiconque d’y toucher. Par sa simple présence. C’est vrai qu’il en impose avec sa longue silhouette un peu voûtée, son nez d’aigle, ses rides profondes et son regard qui à conservé tout de sa vivacité malgré les ans.
Bras croisés, coudes posés sur la table, il darde son regard de lave sur la femme en face de lui. jusque là impassible, il s’adresse enfin à elle, d’une voix sombre, presque menaçante.

- Pas mal… Pas mal du tout, même. C’est vrai que ton histoire foutrait le bourdon à Casanova lui-même. Ça mériterait bien une belle cuite pour se laver l’inconscience, hein ?

Cathy ne répond pas mais elle tend son verre.

- Hé,hé…tu ne perds pas le nord, toi ! Aah…les femmes ! soupire-t-il avec malice.

Il se contente de poser la main sur la sienne et l’oblige doucement à reposer son verre.

- Seulement voilà… reprend-il, je te confirme que tu ne feras jamais partie de la confrérie des ivrognes, ma belle.
- Tous les mêmes ! rétorque-t-elle, déjà furieuse. Je m’en doutais, remarquez. Des promesses et jamais une de tenue. Sale mec, dégage de ma table ou je t’arrache tes fausses dents !
- Tout doux, ma jolie, tout doux… se contente de dire Raymond d’une voix conciliante. Tu ne seras jamais des nôtres. Et je vais te dire pourquoi. Toi, quand tu picoles, c’est pour te faire du mal, le plus de mal possible. Tu es lancée dans une course pour finir entre six planches et…
- On dit quatre planches, vieux machin ! grogne Catherine, juste pour l’interrompre.
- Quatre planches ne suffiront jamais à enfermer personne, pauvre pomme… recompte, tu verras bien. En attendant, nous on boit par plaisir, par goût. C’est vrai pourtant, nous aussi, on a raté toutes nos ambitions, on a perdu nos illusions et nos princesses nous ont abandonnés pour aller se faire calter ailleurs, par plus brillants que nous. Ouaip… c’est clair. Et c’est parfait comme ça.
- Et alors ?
- Moi, continue Raymond qui l’écoute à peine, ma famille entière à fini sous les roues d’un fils de pute qui se prenait pour Fangio au volant de son quarante tonnes. J’ai payé encore plus cher que toi, crois-moi…

Catherine lève enfin les yeux pour fixer Raymond avec attention. Elle n’est plus soûle. Sans savoir pourquoi, elle sent soudain que ce vieux tromblon assis en face d’elle va dire des choses importantes. Alors, elle écoute et se prend à espérer…

- Pourtant, si je picole c’est pas pour ça. Tu vois, je bois parce que, au final, c’est tout ce que je sais faire. C’est tout ce que je veux faire. Et je le fais bien. En fait, je le fais mieux que presque tout le monde. Et je m’éclate ! C’est vrai que le monde est pourri, vrai aussi que les hommes sont des monstres, qu’ils ne pensent qu’avec ce misérable bout de viande qui leur pend sous le centre de gravité, qu’ils sont indignes et mériteraient qu’on les pende tous mais… y a vraiment pas de quoi se tailler les veines non plus. D’abord, ce serait leur faire trop d’honneur. Ensuite, le meilleur costard qu’on puisse leur faire porter, c’est le mépris. Et je me demande ce que tu attends. C’est vrai, tu es belle, visiblement intelligente, un peu trop sensible peut-être, mais tu pourrais tous les faire courir, leur en faire chier des ronds de chapeaux, les presque pousser au suicide. Ruiner leur cher compte en banque, les mettre mal avec leur inénarrable maman qu’ils n’ont jamais quittée, faute de savoir par qui la remplacer. Alors, qu’attends-tu pour te venger, bon dieu ?
- La vengeance n’est faite que pour les blaireaux de votre genre…
- Tu vois donc bien que tu n’es pas des nôtres, alors !
- Cette fichue manie des hommes à toujours vouloir exclure les femmes de leur petit pré…c’est minable.
- C’est bien…tu vois que le mépris est la meilleure des tenues masculines, donc. Juste comme je disais à l’instant…

Furibonde, des éclairs dans le regard, elle préfère se taire. Elle sait depuis toujours que le sujet du féminisme ne mène à rien avec les hommes. Trop heureux d’être au sommet de toutes les chaînes alimentaires, ceux-là ne consentiront jamais à partager leur pouvoir de super-prédateurs. Mais, à bien y réfléchir, un grand requin océanique consentirait-il un jour à céder sa place à une quelconque de ses proies habituelles… ? Cette chose ne pourrait se voir que dans l’hypothèse, très irréaliste, où ces frêles proies gagneraient leur place par la force…
Raymond, reprend son petit discours moralisateur. L’air pénétré de ses propos, comme habité par une lumière intérieure qui lui dicterait enfin la réalité de la vie et du monde…

- Quand je vois une pépée comme toi, assise içi à se morfondre à cause d’un chien galeux, eh bien je peux pas m’empêcher de penser que c’est du gâchis. Tu sais, l’alcool ne mène pas bien loin. A vrai dire, ton chemin est tout tracé si tu continues à te laisser aller.
- Me laisser aller ? s’offusque-t-elle, piquée au vif.
- Silence ! Oui, te laisser aller… D’abord, tu vas flétrir cette magnifique plastique que la Nature t’a accordée.
- Vous ne verrez donc jamais rien d’autre que nos formes, goujat… soupire-t-elle, excédée.
- J’ai dit silence ! Et puis, qui serait encore assez con aujourd’hui pour ne pas vous mater le cul ouvertement, puisque vous passez l’intégralité de votre temps à le pomponner. Hein ? Et toujours sous le gentil prétexte d’accuser nos yeux voraces… Vous êtes toutes de gentilles pétasses, menteuses au point de ne même pas avoir l’honneur de le reconnaître. Donc, quand boudin tu seras devenue, à force de vinasse et autres nectars divins, tu épuiseras rapidement tes derniers picallons, pour vite te retrouver sans le sou. Sans le sou signifie très vite sans toit pour s’abriter. Et ça, ma belle, ce ne sera que la première marche pour ta descente aux enfers. Dis-toi bien que les hommes profiteront tous de ta faiblesse. Grâce à eux, du plongeras dans les abîmes. Et ils le feront sans le moindre problème de conscience, puisqu’ils en sont tous dépourvus. Faudra te coltiner la boue de l’Humanité. Pour abuser de toi, ils feront feu de tout bois, utiliseront leur force pour t’arracher ce que tu voudras d’abord leur refuser. Mais tu ne seras déjà plus en mesure de les empêcher de se soulager entre tes cuisses, qu’ils ouvriront bien grandes, comme s’ils prétendaient fouiller en toi, si profond qu’ils atteindraient ton cœur, pour le réduire en bouillie. Tu croiseras les stratèges de la torture mentale. Ceux-là sont peut-être les pires de tous. Avec eux, il te faudra repousser les limites du supportable, avaler le pire du genre humain.
- Vous dites n’importe quoi… On n’est plus au temps des hommes des cavernes.
- C’est vrai… tu as raison. A présent, on en est arrivé à craindre que l’homme se pense plus fort que Dieu lui-même. Tout lui est permis, rien ne lui est inaccessible. Pas plus les secrets de la Création que les petits trésors que peuvent receler tes cuisses. De quelles armes disposerais-tu encore pour t’opposer à la force brutale d’un abruti, uniquement mené par l’envie de te prendre et de te souiller, hein, dis-moi quelles armes ?
- Un bon coup de genou bien placé saura le remettre en place, celui-là !
- Et il te foutra une mandale de cow-boy. Quitte à te sauter pendant que tu seras dans les pommes… tu ne sais pas de quoi les hommes sont capables.

Catherine se tait, consciente que Raymond n’a pas tort. Elle baisse la tête, pleine de colère rentrée. Et penaude.

- Ensuite, quand t’auras brûlé tout ton carbure, puis celui de tes potes, de tes parents, de tes enfants même, il ne te restera plus qu’à vendre ton corps. Et cela n’aura plus d’importance parce que tu l’auras déjà tellement abimé que tu te diras que tu peux tout te permettre, pourvu que tu obtiennes ta dose de bibine. Et là, ma pauvre amie… tu seras presque arrivée à destination. Après les passes, les séjours chez les flics, dans les hôtels pourris, les hopitaux pour te remettre d’aplomb après une bonne bastonnade, tu pourras te pencher sur le problème des acides, des herbes, des cachetons… Quand tu en seras là, tu n’auras plus qu’à compter ton avenir en semaines, en mois à la rigueur. Puis, un petit matin, on trouvera ta carcasse dans une rue sombre, un peu isolée. Ou encore dans une poubelle. Et ce sera la fin que tu cherchais. Et tout le monde s’en fichera, parce que tout le monde se fout de tout le monde.
- Donc ?
- Donc ? Tu vois bien que tu ne fais pas partie des ivrognes joyeux dont nous sommes, nous les soulôts. Tu bois pour mourir. Si tu veux mourir, alors fais-le avec dignité… Faire autrement ne ferait que leur donner raison. A tous et à moi, en premier.

Raymond se sert un verre, retourne celui de Catherine. Il ne veut plus rien dire. Sans le lui dire, il a plongé dans ses propres souvenirs pour émailler son discours de choses authentiques. Pour bien la convaincre qu’elle ne peut pas continuer sur ce chemin pourri.
Un temps passe, pendant lequel un troupeau d’anges ivres comme des polaks passe en fanfare. Catherine regarde le vieillard avec attention. Elle semble lire ce qui se passe vraiment derrière ce visage usé et mal rasé.

- Vous êtes un sacré romantique, dans vot’ genre, finalement… Dommage que vos vues sur les femmes soient toutes empreintes d’une culture digne de Mathusalem.
- Mathusalem est le nom de ma bouteille préférée, ma petite chérie… six litres, et que du bon !
- Arrêtez avec vos conneries ! Vous vous cachez derrière vos bouteilles…
- Oui. Et alors ?
- Alors ? Vous picolez pour des raisons semblables aux miennes… mais pourquoi n’êtes-vous pas déjà rendu sur les barbecues du bouc, là-dessous ? fait-elle en tapant du pied par terre pour bien se faire comprendre.

Raymond se tait. Elle à raison. Pourtant, il ne fera jamais l’aveu de rien. Il est des vérités qu’il est préférable de taire. Pour ne pas s’autodétruire.

- Etes-vous de ces hommes, capables du pire ?

Il ne répond rien, là non plus. Mais le regard brillant de haine qu’il lui lance la convainc qu’il est loin de ceux-là. A des années-lumière, même.

- Ramasse ton sac et casse-toi vite… fait-il d’une voix sourde.
- Je reviendrai… répond-elle après un long silence.
- Alors je te botterai le cul pour te faire sortir d'içi...

Elle remet son verre d’aplomb, le remplit à ras-bord.

- Tenez…buvez-le à ma santé, puisque vous savez mieux que moi.

Elle se lève puis se dirige vers la sortie. Un des serveurs veut l’arrêter pour lui faire payer sa note mais Raymond fait un signe de la main, indiquant par là qu’il se charge de la facture. Catherine le considère un instant, la main sur la porte, lui fait un sourire puis disparaît dans rien ajouter.

- Dis-donc, Firmin, tu vas me faire une ristourne, n’est-ce pas ? Je veux bien être galant à l’occasion, mais je voudrais pas me faire enfler quand même, hein ?
- Mon cher monsieur, répond l’intéressé, je suis au regret de vous dire qu’il ne peut en être question. Si je salue la beauté du geste et l’éloquence des propos, je ne peux quand même pas passer l’éponge sur le fait que vous venez de nous faire perdre une cliente. Veuillez donc honorer son ultime dette, voulez-vous ?

Raymond se prend ça dans les dents, puis, sourire aux lèvres, il plonge la main dans sa veste pour sortir son porte-feuilles. Nouvelle démonstration que tout le monde se fout de tout le monde. Que voulez-vous, la Royauté, fut-elle assurée au beau milieu de la Cour des Miracles, a certaines contingences. Raymond paie, réveille René qui continuait de roupiller comme un bébé, puis, l’air content de lui, ouvre la porte du rade et rentre chez lui.