Chapitre Quatre

 

 

 

 

 

Elle peut donc commencer son histoire.

- D’abord, je m’appelle Catherine, ce qui fait que tout le monde se croit autorisé à m’appeler Cathy… J’ai bientôt atteint cet âge où on a compris qu’on a laissé filer toutes les opportunités et qu’on a surtout préféré ne pas bouger, ne rien changer par peur du risque.

Son ton est amer, plein de rancœur. D’une voix monocorde, elle dégueule plus qu’elle ne récite une leçon apprise à ses dépends. Sans quitter son verre des yeux, elle poursuit son monologue.

- J’ai des enfants. Deux. Un garçon que je ne vois plus depuis des années. Une fille que je voudrais ne plus voir depuis des années. Ils ont leur vie, maintenant. Conjoints, boulots, maisons, bagnoles, vacances et tout le bazar. Et un père qu’ils vénèrent… Oui, ils adorent ce type et ils en ont profité pour me laisser sur le bord de la route. Allez savoir pourquoi…  J’ai dû être une mauvaise mère, qu’en sais-je ? Oh, ne vous fatiguez pas à me trouver une raison ou des circonstances atténuantes parce qu’au bout du compte, tout cela n’a plus la moindre importance.

 Une larme lui échappe, qui coule sur sa joue. Elle est ravagée de l’intérieur, rongée par les remords.

- Vous me direz qu’il est impossible que des enfants renient leur mère, n'est-ce pas ? Eh bien, détrompez-vous. Rien ne peut empêcher des enfants de faire les pires conneries. Ils sont les seuls juges capables d’émettre les verdicts les plus terribles, croyez-moi. Ça doit tenir à leur inexpérience, je ne sais pas. En attendant, c’est avec leur jeunesse stupide qu’ils décrètent les choses, sans se prendre la tête, avec le plus strict minimum de réflexion. Vous vous dites un jour que c’est parce que votre boulot de parent se termine et qu’ils ne savent pas comment s’y prendre pour quitter le nid, alors vous laissez faire. Et ils partent un jour…

Elle prend un temps pour rassembler ses idées. Les effets de l’alcool se dissipent un peu et la réalité en profite pour la saisir à la gorge.

- Vous vous retrouvez alors dans une maison qui ne sert plus à rien. Trop grande, trop vide. Silencieuse… abandonnée, n’attendant plus que de tomber en ruine un jour. En partant, les enfants emmènent aussi la vie. Oui, il ne reste que ce putain de silence. Mais ce n’est pas encore le pire. En vous condamnant au vide, vos enfants vous infligent une peine encore plus infâme. Une fois partis, ils vous laissent en tête à tête avec le chat, la télé qui débite ses âneries, le ménage à faire pour rien et pour personne, les courses…et votre mari. Enfin, ce qu’il en reste. Comme vous en êtes réduite à regarder les choses en face, vous constatez que votre Prince Charmant vous sort tout simplement des yeux, que vous ne le supportez plus. Même savoir sa présence vous porte aux nerfs. Au fond de vous, des envies de meurtre vous viendraient presque. Mais qu’est-ce qu’il attend pour crever une bonne fois pour toute, ce vieux con ?

Catherine parle avec une haine sourde et puissante. Elle serre les poings, se raidit de tout son être. Chaque parole lui coûte un aveu qu’elle ne pensait jamais faire à personne. Se libérer de tout ça la soulage déjà.

- Si vous pouviez voir ce qu’il est devenu… Un tas de viande et de gras, en train de compoter comme un sac de fruits trop mûrs. Ventripotent, le souffle court, triple menton, voix grasse ou caverneuse, selon les heures du jour. Et pétri d’habitudes avec ça. Les pantoufles de grand-père bien rangées à leur place, sous la console dans l’entrée, le journal sur le coin de la table du salon, sa veste posée sur le dossier de sa chaise, son porte-feuilles et ses clés de voiture dans la bannette, sur la console, cette fois-ci. Un mort en sursis… Vous réalisez qu’il a pris la forme d’un boa rassasié. Il reste vautré dans son canapé pendant des week-ends entiers à ne rien faire, à ne même plus parler. Il attend : le journal de 20 heures, le film du soir, la page de pub pour aller se soulager et, pour finir, il s’endort et ronfle à faire trembler la maison. La vie est une tartine de merde, voyez-vous ? Ce mari vous a tout fait, aussi. Des ambitions post-adolescentes foirées les unes après les autres aux prétentions sociales jamais atteintes par manque de moyens intellectuels, et puis tout le reste. Et vous, vous le voyez se recroqueviller au fil des jours, pour finir par ressembler à un de ces gastéropodes qui rongent les peintures du mur du garage… Et quand, en plus de tout cela, parce que le sort à décidé qu’il n’en avait pas encore fini avec vous, quand arrive la crise de la quarantaine… La fameuse crise dont vous vous prenez à croire qu’elle est presque l’aboutissement d’une vie ratée, l’acmé d’une tension accumulée par des années d’erreurs et de bêtise. Vous découvrez fatalement qu’un jour il vous a trompée, qu’il vous trompe peut-être encore, qu’il vous trompe peut-être depuis le début et qu’il le fait pour donner un sens à ses jours. Foutaise ! Une de plus….encore une couleuvre à avaler. Il ne manquait plus que ça à votre tableau de chasse. Et c’est encore à vous de puiser dans vos propres ressources pour y dénicher la force de pardonner, parce qu’en plus d’être infidèle, il est aussi incapable d’aller au bout de ses délires, trop couard pour reprendre une liberté dont il rêve mais qu’il serait incapable d’assumer. Creusant toujours plus loin dans sa propre médiocrité, vous le voyez alors dépérir sous vos yeux et vous êtes impuissante. Dès ce jour, en plus de survivre dans les décombres d’une existence vidée de sa substance, vous commencez à vous rendre coupables des conneries des autres. Il ne vous reste plus qu’à vous autodétruire, histoire de finir le travail de sape entamé par les autres. Tous les autres. Vous découvrez le vrai sens de mots comme indifférence, solitude, souffrance. Parce que tout le monde se fout de tout le monde. A chacun son caniveau ! Quand la dépression vous rattrape, vous n’avez plus qu’à regarder passer les jours, en attendant une occasion de vous en sortir. Et vous vous en sortez un jour, bien sûr. Pas complètement guérie. D’ailleurs, il est probable qu’on ne guérisse jamais entièrement des pathologies des autres. Ce ne sont que des virus qui mutent, qui évoluent sans cesse et qui s’adaptent pour rester à jamais en vous. Et quand vous faites le bilan de tout ce fatras, un matin pas fait comme les autres, vous vous dites que pour éradiquer ces virus, il faut les noyer dans un bain d’alcool. Fort, si possible. Un verre, un autre. Une bouteille, puis deux. Après, vous ne comptez plus. D’ailleurs, vous n’êtes plus en état de le faire, et puis, à quoi bon ? Vous constatez plus tard que le remède est pire le mal mais là…c’est trop tard. Le piège s’est refermé sur vous, malin et pernicieux. Le démon de midi n’est pas qu’une breloque qui pend bêtement entre les jambes des hommes, c’est un monstre qui s’insinue dans les femmes, victimes parfaites et faciles. Et moi…je paie le prix fort.

Elle s’arrête enfin, la voix brisée. Impossible d’aller plus loin. Catherine pleure en silence. Le vieux Raymond la considère, immobile et songeur. Les yeux plissés, il la contemple avec attention. Il aime les formes régulières de ses traits, il sent que cette femme à été ravagée par la trahison de celui qui avait pourtant fait le serment de l’aimer toujours. Et, contrairement à ses habitudes un tantinet misanthropes, il se sent plein de gentillesse pour elle. Mais pas trop quand même… Pas une trace de compassion dans le regard. Il médite.
Puis, d’un claquement des doigts, il commande aux serveurs une bouteille de scotch et deux verres…