Chapitre Trois

 

 

 

La bataille a duré quelques bonnes heures. Le valeureux Jacky s’est pris la cuite de sa vie. Certes, il s’est avéré adversaire valeureux et tenace, mais cela n’a pas suffit pour qu'il conserve son titre de roi du rade. Le vieux Raymond a laminé son ennemi en trois phases principales, parfaitement rodées depuis des décennies…

Approche, déstabilisation, abattage.

Tout comme avec Jojo la Morille, naguère, le vieillard a fait preuve de dons certains pour la stratégie de l’alcoolémie contrôlée…
Bref, inutile de mettre en lumière les turpitudes des deux ivrognes.
Jacky finit sous la table, noyé dans ses excès pendant que Raymond barbotte tranquillement dessus, ivre à n’en plus pouvoir. Tout autour, les spectateurs sont enthousiastes, transportés d’admiration pour le nouveau souverain des lieux. Celui-ci vient d’administrer une superbe raclée au prince déchu, ce qui les comble d’aise, n’ayant pu le faire eux-mêmes. Que voulez-vous, la jalousie des hommes est sans limite et se traduit souvent de la plus minable façon. Il s’en trouve même un pour foutre un petit coup de pied dans  les côtes du vaincu, l’air de rien.
En ami, presque.
Toute cette mascarade ne sert à rien, bien sûr. Sauf à faire tourner le commerce et provoquer de nouvelles tournées générales qu’un abruti plein de gnole se fera un plaisir de banquer avec le pognon qu’il n’a plus, sauf à le piquer dans les poches de son meilleur ami, ou de son plus proche voisin. Ce qui revient au même. Ami, voisin, tout ça… dans la confrérie des ivrognes, plus personne n’est personne. Juste des éponges avides de s’imprégner, vite et fort.
Tous les prétextes sont donc les bienvenus.
Et ce soir, c’est carrément la fête au village. Les serveurs qui ont vite compris la situation ont eu vite fait de sortir les barriques de bière, les magnums de scotch, les fûts de vinasse. La recette va péter les records, ce soir. Simple question de cadence.
Et l’ambiance s’électrise au fil des heures. La fumée interdite des cigares, cigarettes et autres joints, règne sans partage et les malheureux loufiats font de leur mieux pour assurer un service à la hauteur des gosiers insatiables des client.
Ceux-là sont dans des états pas racontables. La plupart, visages rubiconds, près d’exploser dirait-on, grommellent des souvenirs dont tout le monde se fout, chantonnent des airs qui ne ressemblent plus à rien, divaguent en dénombrant les araignées qui défilent en longues processions sur les plafonds de leurs délires éthyliques. Et cela dure pendant des heures. Puis, alors que le soleil fait mine de vouloir blanchir un peu les limites de l’horizon, le silence se fait petit à petit. Les mecs sont vautrés sur leur chaise, accoudés à leur table comme des naufragés, tête penchée en avant, ronflant comme des forges. Même René a fini par jeter l’éponge. Il dort comme un bébé, acagnardé dans un coin, sous une table. Roulé en boule, il sert contre ses flans une bouteille vide.
Après une aussi rude bataille, il ne reste guère que les serveurs à garder la position verticale.
Les serveurs et Raymond.
Celui-ci, nouveau maître des lieux, regarde autour de lui. A ses pieds, une petite foule de soûlots qu’il méprise déjà. C’était trop facile de gagner contre tous ces cons, en fait. Il pense soudain à Conardus avec un soupçon de nostalgie. Celui-là s’était montré adversaire à sa taille, fait pour lutter pendant des jours, peut-être même plus. Il sourit en pensant à leur première rencontre, leur bataille dans la maison, la cuite qui s’en suivit. Et les franches parties de rigolade aussi.
Tout cela lui manque un peu, au vieux Raymond. Il partirait bien une fois de plus pour une virée à l’autre bout du monde. Dans les étoiles, pourquoi pas ? Avec un peu de chance, la Terre serait plus belle, vue de loin. C’est vrai, une fois que les hommes ne sont plus visibles, les choses redeviennent belles et sereines. Plus de massacres, plus de mensonges, plus de manipulations, plus de médiocrité. Rien que de la vie, des fleurs, des mers, des montagnes et de l’air pur.
Il prend encore le temps de réfléchir mais il sait déjà que son siège est fait. Il plonge la main dans la poche de son vieil imper, farfouille en marmonnant un peu parce que plein de trucs inutiles encombrent celle-ci puis un sourire éclaire son visage. Il vient de trouver le petit appareil qu’il cherche.
Il appuie ensuite sur un des interrupteurs de la petite commande qu’il tient sous ses yeux gourmands et plein d’espoirs.
Une sorte de téléphone spatial, un truc dont il ne sait rien. Sauf que d’un clic il peut passer un appel intersidéral et lancer un petit bonjour à un ami lointain…
Conardus sera prévenu dans quelques secondes, il suffit d’attendre qu’une éventuelle opératrice cosmique diffuse les ondes dans le bon sens.

Raymond se dit qu’il est temps de rentrer et il s’apprête à lever le siège, cherchant des yeux son pote René qui roupille toujours sous sa table, à l’abri des regards. Il faut bien admettre que le vieux n’est plus très attentif à ce moment-là. Une nuit blanche passée à picoler comme une armée de cosaques n’aide pas. Pourtant, il remarque une silhouette inattendue dans la salle, un peu en retrait, presque à la porte des toilettes.

Il s’agit d’une femme, qu’il ne voit que de dos. Une cinquantaine d'années peut-être, une jeunette pour Raymond. Surpris de voir une femme dans un tel endroit, il se ne peut s’empêcher de l’observer. En général, les gonzesses qui traînent dans ce genre de lieux de perdition sont des prostituées, des alcooliques patentées, des droguées à la rigueur. Alors, quand il constate la silhouette élancée, la coiffure encore soignée, compte tenu de la nuit qui vient de s’écouler, et les mains fines de cette femme dont il ne peut encore voir le visage, il se dit qu’elle a dû se perdre, ou encore qu’elle vient seulement d’entrer.

La curiosité aidant, il se lève et se dirige directement à sa table. Il veut savoir ce que cette donzelle vient faire dans son nouveau royaume.
Arrivé à la table, il s’immobilise, de plus en plus surpris.
Il peut maintenant la dévisager. Elle est belle à croquer. Longue chevelure blonde, traits fins et réguliers, quelques fines ridules au coin des yeux, de longs cils noirs, un nez droit au-dessus de lèvres légères et délicatement rosées. Un menton volontaire. Une belle femme, se dit Raymond...
Il n’y a que ces quelques larmes qui viennent un peu flétrir ce portrait de madone égarée.

- Eh bien, la mère, quelque chose qui gaze pas ? fait-il de sa voix rude.

Elle ne répond pas, visiblement soûle comme le reste de la compagnie. Les yeux plongés au fond de son verre, elle ressemble à une statue de pierre, façon Rodin.
Raymond pose une main sur son épaule mais elle se dégage d’un geste lent. Le vieux n’est pas de ceux qui se laissent éconduire aussi facilement, alors il repose sa main, plus vigoureusement.

- Dis-donc, ma jolie, qu’est-ce que tu viens faire içi, hein ? T'as pas une galerie à arpenter ce matin ?
- Laissez-moi, sale ivrogne ! répond-elle avec un brin de hargne.
- Oh, mais faut pas le prendre sur ce ton avec moi, ma grande… rétorque le retraité du tac-au-tac. Tu es sur ma table, alors tu vas me dire ce que tu fous là ou alors tu dégages direct, vu ?

La conversation s’engage mal. Elle lève le nez de son verre, tourne la tête et considère le vieil homme une seconde.

- Parce que vous croyez vraiment que vous pourriez seulement m’obliger à me lever, mon cher ?
- Peut-être que ça me prendrait moins de temps qu’il ne t’en faudrait pour changer de petite culotte. Tu veux essayer ?

Elle soupire puis retourne à sa contemplation. Le mieux lui semble être de ne plus répondre à ce vieux soudard. Raymond fait le tour de la table et s’assoit en face d’elle, un regard mauvais dans les prunelles. Il n’aime pas qu’on lui résiste, et une femme moins encore. Même une poupée de son genre.

- Allez, dis-moi ce qu’il t’arrive, va. On va pas se chicorner à la fraîche, hein ?
- Surtout que vous risqueriez de ne pas vous en remettre, mon petit vieux… Vous ne  doutez de rien, vous, n’est-ce pas ?
- Je sais ce que je peux encore faire, c’est tout. Mais on va pas se prendre le bec, je veux pas ça. T’es plutôt gironde pour traîner içi et t’as pas l’allure d’une fleur vénéneuse. Alors, disons que je suis un peu curieux. Et puis…j’aime pas ces larmes sur tes joues.

Le ton du vieux se fait plus conciliant. Et il est sincère, en plus. Il n’a jamais supporté les larmes féminines. Pas par machisme obscur ou une autre philosophie foireuse de ce genre. Non, pour lui, une femme n’est belle que souriante et joyeuse.

- Quel est donc l’abruti qui arrive à te rendre si malheureuse que tu échoues içi, avec nous, les malandrins de la cour des miracles ?
- Et pourquoi vous le dirais-je ?
- Bah, parce que si tu comptes te confier à ta bouteille, t’es pas prête d’en sortir. Alors que si tu veux me dire un peu ce qu’il t’arrive, tu pourras repartir avec le sourire. Je garderai içi tes mauvaises ondes et, moi et mes nouveaux potes, on se chargera de leur faire la peau.
- Vous êtes magicien, en plus, ironise-t-elle.
- Pas plus que le président de la raie publique, ma poule. Mais, tu peux me faire confiance. Les merdes de la vie, on sait ce que c’est et on sait comment s’en débarrasser. T’es sûre que tu veux pas essayer ?
- Une autre fois, peut-être, consent-elle à dire après une seconde d’hésitation.
- Allons, allons… tu peux pas partir d’içi comme ça, avec ton rimmel qui coule.
- Qui a dit que je comptais partir ?
- Moi.
- Et pourquoi donc ?
- Parce qu’une femme aussi jolie que toi ne peut pas perdre sa vie içi. C’est pas pour toi, cet endroit.
- Il est tout autant à moi qu’à vous ! proteste-t-elle.
- Non… et tu veux savoir pourquoi ? Juste parce que t’es pas membre de notre confrérie d’ivrognes… et que tu ne respectes pas, non plus, la règle première de tout ivrogne qui se respecte…

Il a laissé un peu de suspens dans ses propos pour attiser la curiosité de la femme. Et ça marche. Celle-ci semble rentrer dans la conversation sans même s’en apercevoir.

- Et quelle est cette règle ? demande-t-elle.
- Tout poivrot qui prétend à l’autodestruction se fait un devoir de toujours raconter son histoire, pour justifier sa déchéance et aussi pour faire pleurer dans les chaumières. Rien que pour gagner une tournée gratos.
- Je vois…
- Alors ? T’en es ou pas ?
- Vous voulez savoir… alors, écoutez-moi.

Raymond la sent partagée entre envie de partir et envie de cracher le morceau. Il a gagné, le vieux bougre… encore un petit effort et elle parlera.

- Sans vous interrompre une seconde…madame.
- Vous me payez un verre ? J’ai plus un euro sur moi…
- Pas question, ma belle. Tu racontes d’abord. Si ça vaut son pesant de gnole, alors on prendra une cuite à deux. Ca joue pour toi ?
- Ça me va…

Elle se cale sur sa chaise, dos appuyé sur le dossier, mains posées sur la table. On dirait une jeune communiante. Elle renifle sans gêne, l’esprit encore embrumé d’alcool. Une petite voix intérieure tente de reprendre le contrôle mais elle sent le regard du vieil homme sur elle. Elle apprécie presque. Certes, un prince charmant avec plaquette de chocolat au ventre, sourire blanc neige et chevelure noire lui aurait plu davantage, plutôt que cette vieille trogne ridée, mais pourquoi ne pas parler à ce type qui, sous couvert d’une rude carapace, semble avoir quelques qualités humaines ?