Chapitre Deux

 

 

 

 

 

Le champion s’attabla donc, face à notre Raymond international. Les deux se jaugeaient du regard, silencieux comme des carpes pendues au bout d’un hameçon. Soudain, d’un geste auguste,  le roi tendit une main potelée et grassouillette par-dessus la table. Raymond attrapa cette main sans quitter son adversaire des yeux. Histoire de ne pas donner à croire qu’il faiblirait pour cause d’une amitié naissante ou un truc de ce genre. Lui, il était là pour foutre son pied au cul du souverain actuel et lui piquer sa place, dans la foulée.

- Je te souhaite de réussir, dit enfin le roi. Je m’appelle Jacques, mais tout le monde m’appelle Jacky. Alors tu peux m’appeler Jacky si tu veux.
- Mouais… moi c’est Raymond.
- Alors comme ça, tu veux te mesurer à moi ? Tu sais qu’ils ont été nombreux à vouloir me prendre ma couronne mais, euh, comment dire… ? Ben, ils l’ont tous eu dans le baba ! pouffe le prétentieux.
- Le secret d’un bon baba, c’est juste la bonne dose de rhum…

Réponse du berger à la bergère. Jacky se dit qu’il ne risquait finalement rien de plus que d’habitude, compte tenu d'une réponse aussi stupide, et sourit largement, exposant une dentition antique et passablement éparse…quelques chicots noirs et abîmés comme les murs de Troie après une bonne baston avec Achille.

- Tu vois les deux lascars, là-bas ? demanda Jacky en désignant deux ivrognes vautrés à une table voisine.  Eh ben, ces deux-là aussi…ils ont essayé. Et ils ont perdu.

Raymond tourna la tête en direction des deux personnes. Se trouvait là un duo de quinquagénaires. Le premier, affublé d’un superbe costume de marque, des bijoux en or autour des doigts, une montre de luxe au poignet, une chemise immaculée sous une cravate colorée, les tempes grisonnantes,  des lunettes à montures de fer, un front dégarni. Il avait les mains agrippées à un verre de bière. Un grand verre. Parce que celui-ci avait visiblement besoin d’un grand verre pour noyer un grand chagrin. Il semblait marmonner quelques menaces ou autres imprécations à celui qui lui faisait face. Celui-ci, tout le contraire du premier, semblait sortir d’une usine à merde ou un truc de cet acabit. Vêtu d’un jean délavé et sale, d’un tee-shirt noir déchiré en plusieurs endroits, les cheveux hirsutes et la barbe mal entretenue, le visage buriné par une vie de rudes labeurs et de malheurs accumulés, il se contentait de hocher la tête en signe d’assentiment.

- Ils se racontent quoi, à ton avis ? demanda Raymond avec un peu de compassion inexpliquée.
- L’histoire de presque tous les hommes, soupira le roi.
- C’est-à-dire ? insista Raymond.
- Le costard-cravate s’est cassé le cul pour son petit univers. Du pognon en pagaille pour alimenter les désirs d’une femme qui prétendait l’aimer plus que tout. Beaucoup de travail, donc beaucoup d’absence…tu vois le topo ?
- J’imagine déjà la suite. Un jardinier se pointe un jour, sans crier gare. La nénette le trouve assez appétissant pour un petit quatre heures de temps en temps. Ce con y croit, se dit que l’amour vient enfin de frapper à sa porte et il donne tout son cœur à la daronne qui veut seulement se faire rabrouer les bas-morceaux…c’est bien ça ?
- Je vois que monsieur à pas mal vécu, si j’en juge la justesse de sa conclusion…En effet, tu as sous les yeux, le résultat du jeu préféré des salopes de ce monde ; abuser les hommes et en faire des vauriens.
- Ce qu’ils sont peut-être dès leur naissance, non ? proteste doucement Raymond.
- Peut-être bien. En attendant, ceux deux-là sont tombés au plus bas du gouffre à cause d’une de ces femmes maléfiques.
- Et elles sont nombreuses !
- Je ne te le fais pas dire. Moi-même, en d’autres temps et d’autres lieux, j’ai aussi eu ma part de désespoir. Heureusement, j’ai trouvé mon âme sœur un jour et j’en suis sorti la tête haute.
- Vraiment ?
- Oui…j’ai rencontré la bouteille ! rigola Jacky d’une voix grasse.

Raymond ne répondit rien, méditant sur les quelques paroles qu’ils venaient d’échanger. Son adversaire avait quelques comptes à régler avec ces dames… c’était un point faible à exploiter. Il aurait bien aimé entendre un peu de ce que ces deux pauvres mecs pouvaient bien se dire. Il se concentra donc pour ne plus entendre le brouhaha ambiant. C’était duraille à faire parce qu’il y avait du monde autour et tous ceux-là parlaient entre eux, négligeant déjà le combat qui tardait à commencer. Pourtant, Raymond fit le vide autour de lui, distingua la voix du costar-cravate en premier. Il avait une voix grave, posée. Débit de parole lent et médité. Chaque parole, encore un peu inaudible pour l’ancêtre, semblait organisée, structurée, argumentée. Encore un peu d’effort et Raymond commençe enfin à comprendre quelques bribes.

- J’ai pourtant tout fait pour la combler, je n’ai jamais rien négligé pour obtenir un simple sourire de sa part. J’ai travaillé comme un esclave, oubliant les heures et les efforts, pour accéder à chacune de ses demandes, à tous ses désirs.

Le pauvre type se gratte encore la tête pour comprendre ce qu’il avait raté, ce qu’il n’avait pas vu, pas su, pas compris de la nature profonde des femmes. L’autre, en face de lui, sourit bêtement, l’air profondément embêté. Il n’en a visiblement rien à faire de tout ce que son  compagnon de table peut bien déblatérer. Mais il a aussi au fond des yeux cette tristesse épouvantée et désespérée de celui qui a échoué. Il ne dit presque rien, semblant se forcer à répondre quelques mots sans importance pour meubler la conversation. Ou plutôt, pour que l’autre continue de parler, le dispensant ainsi de de faire lui-même un quelconque aveu de ses propres défaites. Le pire, pour ces deux-là, semble être le silence. Rien de pire que cette absence qui ne fait que gonfler en eux, au point de les rendre inertes, pantelants.
En attendant, ils sont maintenant membres émérites du Club International des Poivrots… et la conversation devient plus claire pour Raymond qui écoutait avec attention. 

- Vous savez, moi, je vais vous dire un truc… commençe enfin le jeans-baskets. Perso, j’ai commencé à picoler pour oublier, comme tout le monde. Ouaip…je voulais oublier.
- Et vous avez oublié ?
- Est-ce que j’ai arrêté de boire ? Bien sûr que j’ai pas oublié… Et comment le pourrais-je ?
- En vidant une canette de plus ? hasarde le costard-cravate.
- Nan…sert à rien, ça.  De toute façon, j’ ai tout essayé et je peux dire qu’y a rien pour perdre la mémoire parfois.
- C’est ça que vous aviez à me dire ? fait soudain l’autre.
- Nan. Je vais vous dire ce que je voulais oublier. Et quand vous aurez entendu mon histoire, je pense qu’il sera temps pour vous de rentrer chez vous et de reprendre le cours normal de votre vie de cadre de mes couilles.

L’autre se coince ça dans les badigoinces sans broncher, comme s’il était habitué depuis toujours à entendre ce genre d’insultes.

- Je vous écoute, alors.
- Voilà… , commence le type en jeans d’une voix morne. Avant, j’avais une vie comme tout le monde ; une femme, des marmots, une maison, des potes, un boulot, du pognon, un peu de vacances de temps en temps, des galères aussi, un peu.
- Rien que de très banal, donc… se fait un méchant plaisir de dire le costumé.
- Ta gueule, connard… Bref, je menais une vie sympa, simple et sans nuage. C’est vrai que je me faisais un peu chier, certains jours, mais ça durait jamais longtemps. Et puis, il y a eu ce jour…
- Nous y voilà…
- Ta gueule, que je te dis. M’interromps pas ou je te fais boire ta bière par le fion, capito ?

Devant la grogne de son compagnon de table, l’autre se la ferme illico.

 - Ouaip… je me rappelle de tout, comme si que ça venait de se produire y a pas dix minutes… Tu veux toujours savoir… ?
- Euh…on se vouvoyait encore, il y a deux minutes, à peine.
- Ouais, ben maintenant je te dis « tu » et toi, tu dis « amen », ça te va ?
- Ok, ça me va, ça me va… Raconte-moi, alors.
- J’étais en train de me promener dans le petit parc du Trocadéro, en haut de la rue des Nations unies à Paris. C’était au petit matin, il faisait un peu frisquet mais le soleil donnait déjà. Un p’tit matin de printemps comme j’les aime, tu vois ?
- Parfaitement… et ?
- Et puis, sans prévenir, j’ai croisé son regard. Je savais pas que ça pouvait arriver, même à un mec comme moi…
- Son regard ?
- Ouaip… répond le baba-cool en se versant une goulée de bibine supplémentaire, une nana comme jamais j’en avais rêvé, tu mords le topo ?
- Genre carrossée Ferrari avec un super moteur sous le capot ?
- Encore mieux que ça, mon pote… y a pas de mots pour décrire une déesse de son genre. Bref, elle avait fait tomber un truc de son sac à main, je sais plus quoi. Moi, j’étais pile à côté d’elle, alors sans réfléchir, j’me penche, j’ramasse le truc et je lui tends comme ça, sans penser à mal. J’avais pas encore vu ses yeux…
- Et ?
- Bah  ensuite j’ai croisé ses yeux… et j’aurais jamais dû !
- Pourquoi ?
- Ben… ça a fait comme un craquement énorme dans ma caboche, genre coup de tonnerre super grave. Je venais de me fendre l’âme en deux. De suite, j’ai su que j’étais tombé dans la mouise…
- Il suffisait de se retourner et de passer son chemin, non ?
- Pauvre pomme… ça t’est jamais arrivé, ça se voit direct.
- Pourtant, j’ai l’impression de comprendre aussi… fait le costard en baissant les yeux sur son verre.

Un démon passe, et les deux lascars se taisent un peu, plongés au fond de leur enfer pour quelques instants de plus. Délectation morbide d’où ils ne savent plus sortir…

- Ensuite ? relance le cadre, intéressé par l’histoire.
- Bah, on a fait connaissance très vite, comme si on s’était toujours connu, en fait. Elle disait qu’elle aussi elle avait senti le coup de tonnerre en elle en me croisant…
- Et c’était vrai ?
- Ouaip… enfin au départ, on peut dire ça. C'est au moins ce qu'elle m'a chanté à l'époque.
- Au départ ?
- Tu m’énerves avec tes questions, tu sais ça ?
- Désolé…Si tu veux, tu fermes ta gueule de poivrot et puis on reprend nos silences, si tu préfères, rétorque l’autre, un peu irrité sur les bords de se faire rembarrer sans arrêt.
- Ok, camarade, t’énerves, pas. J’m’excuse, faut m’comprendre, j’suis un peu patraque avec tout ça. Tu comprends ?
- Bien sûr que je comprends, t’inquiète pas, on est soulôts ensemble, non ?
- Ouaip… bref, ça devient ma nana, mon âme, mon cœur, ma vie quoi.
- Super !
- Mais ça n’a pas duré, bien sûr. Tout est bien allé tant que j’ai eu du pèze. Elle m’avait complètement retourné le mental. J’avais rien de trop beau pour elle, tu comprends ?
- Un peu que je te comprends… fait l’autre en comparant avec ses propres nostalgies.
- Donc, elle m’a vidé les comptes en même temps que les burnes, sachant que mes comptes se sont trouvés à sec en premier…

L’autre aurait bien posé une ou deux questions tant il était intéressé par le récit  de son pote, mais il préféra se taire, des fois que la grogne l’emporte et ne lui rapporte que des gnons.

 - J’ai mené double vie pendant des mois, moi qui ne mentais jamais à personne, qui ne faisais jamais rien d’anormal. T’as raison, tu sais... Quelque part, ma vie était d’une banalité absolue quand j’y repense.
- Mais non, tu avais une vie qui te plaisait quand même.
- Faut croire… en attendant, cette nana m’a fait croire que la lune était à portée de mes mains, qu’il me suffisait de les tendre pour cueillir les fruits du Paradis.
- Genre la pomme ?
- Ouaip…
- Donc, ça finit mal ton truc à toi aussi ?
- Un peu , mon neveu ! Quand elle a eut bien tout détruit de ma vie, elle m’a fait comprendre que « l’homme de sa vie »…ben c’était pas moi, finalement.  Elle s’est mise à me trouver que des défauts, des tares, des maladies, des trucs de malade mental, et tout le toutim. Bref, j’étais devenu le chien qu’on voulait tuer et que, pour ça, on lui cherchait des poux pour dire que… Je me suis aperçu alors qu'elle collectionnait les hommes et les femmes de sa vie depuis pas mal de temps, en fait...
- Fallait partir !
- Pouvais pas ! Qu’est-ce que tu veux, j’ai essayé mille fois mais j’l’avais dans la peau, même plus profond encore. Ma femme à tout découvert un jour. Waterloo en deux minutes, montre en main. Dans la foulée, j’ai perdu ma femme, mes mômes, ma baraque, ma bagnole, et tout le bataclan…
- Merde…
- Bof… A part pour les mômes, c’était pas bien grave de perdre toute cette merde ! Ensuite de quoi, j’ai perdu mon taf, et puis…

Il se tait, les larmes aux yeux. Pour masquer sa gêne, il se vide une bouteille d’un coup, sans reprendre son souffle, comme s’il avait espéré se noyer dans son alcool. Le pauvre mec souffrait le martyr…

- Et puis, elle est partie pour un autre. Encore un autre...un de plus !
- Pas possible !
- Bah si, avec ce genre de nana, tout est possible, surtout le plus impossible ! Ca change de mecs comme de petite culotte. Et moi j’ai plongé dans la panade. Totale, la panade. A la rue, le mec ! Ensuite, j’ai pu réfléchir, j’avais plus que ça à faire, tu me diras…
- Et ?
- Et puis j’ai compris.
- T'as pigé quoi ?
- J'étais tombé sur une saute-au-paf, à voile et à vapeur, en plus. Cette pute n'a eu de plus grand plaisir que de ruiner ma vie. Pour son petit plaisir... Et moi qui croyais dur comme fer que je venais de trouver ma Princesse Charmante. Pas de bol, hein ?
- Elles sont toutes comme ça, tu sais... La mienne c'était pareil... Grosso modo, elle m'a fait comme pour toi, sans vouloir divorcer parce que mon fric était le plus important de tout pour elle. Salope, vénale, inutile, perverse, dépravée et, cerise sur le gâteau, plus lâche qu'un noeud de cravate en fin de soirée !
- Tu vois, je dis pute...mais c'est pas vrai. Avec une pute au moins, tu sais à quoi t'en tenir. Tu banques, tu la sautes, elle te dit plein de gentillesses puis, une fois l'affaire faite, vous vous quittez bons amis en vous disant à la prochaine... Avec celle-là, j'étais tombé sur une radasse qu'a pas eu le courage de s'assumer... C'était une fleur de bitume, faite pour arpenter les ruelles sombres, pour bouffer des kilomètres de bites mais voilà...pas assez franche du col pour le faire. A bien y réfléchir, d'ailleurs, les putes sont les seules femmes honnêtes dans ce bas monde, tu vois ? Au moins, elles aiment la queue pour la queue, et elles ne consomment que pour se faire plaisir, donner du plaisir et le tout sans giries inutiles. Presque des saintes, comparées à toutes les autres...
- La vie est mal faite, hein ? conclue l'autre pour rompre un silence qui devient trop pesant.
- Les femmes sont le malheur des hommes, c'est tout.
- T'as bien raison. Toutes des salopes ! Allez tiens, je te paie un verre !

Et les deux poivrots continuent de s'enivrer un peu plus, pour oublier ou ne jamais oublier, allez savoir.
Raymond, quant à lui, est touché par la misère de ces deux-là. Ca lui rappelle de mauvais souvenirs aussi. Il se dit que tous les hommes portent les mêmes blessures, causées par les mêmes salopes...

 - Jacky...fais quelque chose pour moi, tu veux bien ? fait-il soudain en revenant à celui qui lui fait face, qui attend avec patience de se prendre une biture grand luxe.
- Que puis-je faire pour toi, Raymond ? répond l'autre.
- Dis aux loufiats de servir deux boutanches de ce qu'ils ont de meilleur pour ces deux-là, ok ?
- Mais pourquoi ? Tu les connais même pas ! s'exclame l'autre, spontané comme un ahuri.
- Cherche pas... je sais ce que je fais. Ok ?
- Comme tu voudras... concède le gros sac à vin.

Il lève la main, siffle un grand coup, passe la commande.

- Bon, et si qu'on commençait à s'occuper un peu de nous, maintenant ? fait  le champion, impatient d'en découdre enfin.

Raymond le considère un instant, pense in petto qu'il dédiera sa victoire aux deux lascars perdus dans leur malheur et leur faiblesse d'hommes naïfs...

- Allez, Jacky...on y va ! soupire-t-il.