Chapitre Premier

 
Raymond était enfin rentré chez lui. Ses aventures à l’autre bout du monde avec René et Connardus l’avaient un peu fatigué, il faut dire. Le premier était rentré dans son pavillon pendant que le second était reparti chevaucher les étoiles à bord de son étron volant. Maintenant, les yeux clos et le souffle régulier, le vieillard pouvait profiter en toute quiétude des bienfaits de sa solitude, bien calé dans son fauteuil, dans son jardinet. Et il profitait d’autant plus de ces quelques instants de sérénité parce que, sans savoir ni comment ni quand, il avait retrouvé sa vieille tasse à café, unique souvenir de famille qui lui restait, en presque parfait état.
Certes, il ne lui avait pas fallu longtemps pour comprendre qui avait pu réparer l’irréparable. Seul son ami intersidéral avait pu réussir un tel prodige avec son armée de robots et de gadgets invraisemblables. La seule chose qu’il ignorait, en fait, c’était à quel moment celui-ci avait pu réparer sa tasse fétiche.
Le sourire aux lèvres, les doigts délicatement serrés autour de son petit trésor de famille, il se délectait en silence de son café matinal, le premier d’une longue série à venir avant que se couche le soleil. Il méditait encore sur les circonstances inimaginables qui l’avait mis nez-à-nez avec un vestige de son passé. Sacrée Mamy anglaise !
Il songeait avec candeur, lui pourtant si vieux, à l’importance d’un petit caillou semé un jour, sans seulement y penser, dans une vie sans grandeur particulière. Petit caillou qui, fidèle à sa solidité de minéral, avait résisté au temps et à l’oubli.

Il se revoyait en plein conflit mondial contre ces foutus allemands, surdoués de toutes les guerres, et il se rappelait la douceur des campagnes anglaises alors que la mort rodait partout dans le ciel. Il se rappelait ses combats à bord de son Spitfire, des efforts surhumains qu’il fallait arracher pour ne pas perdre le contrôle de sa trajectoire, et puis de la chance de cocu qu’il fallait savoir capitaliser à tout instant pour ne pas avaler son bulletin de naissance entre deux cumulus…
Et puis, quelques années plus tard, il se voyait dans les rues de Londres, peu après la chute d’une de ces maudites bombes volantes, une des dernières trouvailles du moustachu teuton.
Il s’agissait peut-être d’un V2 tant l’explosion avait été violente. Un bloc entier d’immeubles s’était volatilisé sous l’impact, ne laissant que des montagnes de briques, semées ça-et-là de débris humains, lamentables et pathétiques. Il se souvint aussi de ce regard croisé dans les poussières brûlantes des incendies qui se propageaient trop vite pour les secours.
Il n’en revenait pas ; face à lui, pas mal amoché par l’explosion,  se trouvait son ami René. Son ami d’enfance, le complice des quatre cents et quelques mauvais coups de leur prime jeunesse. Inutile de parler, René ne semblait pas au mieux de sa forme et il tomba dans ses bras, plus parce qu’il était sur le point de défaillir que par affection spontanée. Raymond s’était jeté sur son ami sans réfléchir,  partagé entre la hantise de le voir mourir sous ses yeux et la joie incontrôlée de retrouver son presque frère. René était sérieusement blessé à la cuisse, son sang ruisselait presque et son uniforme était couvert de cette substance rouge et visqueuse qu’on n’apercevait généralement que lors de petits bobos sans conséquence.
Raymond était habitué à tout ce sang, pourtant voir couler celui de son ami lui retournait le ventre. Jamais il n’avait ressenti une pareille terreur à la vue de ce sang-là. Pourtant, il avait perdu bon nombre de ses amis pendant la campagne aérienne de l’été 1940. Presque tous les jours, pendant cette terrible Bataille d’Angleterre, un ou plusieurs camarades d’escadrille ne rentraient pas… et même, certains trouvaient encore la fâcheuse idée de mourir à l’atterrissage, épuisés de trop de « G » pendant les combats, blessés depuis trop d’heures, exsangues à la toute dernière minute de vol. Et il refusait de penser plus en détail à tous les équipages des bombardiers qui, après un contact de fortune sur une prairie mal préparée près des pistes, se consumaient dans d’immenses gerbes de feu, parvenant parfois à s’extraire des carlingues fumantes pour se donner en spectacle une dernière fois. Spectacle dantesque où, couverts de flammes rageusement  agrippées à leur peau, ils s’effondraient dans un dernier râle. De ceux-là ne restaient que des carcasses noircies, fumantes, figées dans l’apparence d’un dernier effort surhumain pour se soustraire à la douleur atroce d’une chaire brûlée au plus profond. Et sur tous ces visages restait cette grimace atroce d’une indicible souffrance impossible à contenir, laissant sa marque jusqu’après la mort…
Oui, il préférait mille fois ne plus penser à tout ça. Vestiges d’une époque qu’il voulait croire révolue à jamais.

- Bandes de fumiers, va….soupira-t-il soudain.

Abandonnant ces souvenirs douloureux, il se plut à replonger dans d’autres, plus soyeux, plus riches de langoureuses sensations.
Rien ne valait alors ces filles faciles, culbutées dans les bordels militaires, établissements cachés aux yeux d’une société bien-pensante qui espérait limiter le nombre de viols et de violences. Horreurs commises par des hommes privés de tout rapport affectif. N’importe quelle femme faisait les délices de ces hommes rendus abjects et vils par le désir. Il était fréquent d’y croiser des femmes qui n’étaient pas de véritables prostituées. Souvent seules, celles-là venaient sous couvert d’un anonymat protecteur pour s’envoyer en l’air avec le premier venu. Hommes et femmes se retrouvaient ainsi, tous ensemble et en même temps, réunis dans les mêmes envies animales. Une fois leurs pulsions assouvies, ceux-là et celles-là retournaient à leur quotidien, revenant à pas feutrés au creux d’une société où il était de bon ton de vouer aux gémonies ceux qui s’adonnaient avec trop de franchise à leurs vices et leurs envies…
Pourtant, il y avait eu cette femme, cette infirmière.
Sans comprendre comment, il avait succombé au charme discret de cette inconnue pour ne plus jamais l’oublier vraiment. Pourtant, elle était strictement identique à toutes les autres. La séduire ne lui avait pris que quelques instants.
A l’époque, c’était chose terriblement facile que de convaincre une femme de prendre la pose et de se laisser emporter pour quelques instants vers un septième ciel qu’elle n’atteignait que très rarement. Peu importait, en fait. La mort qui risquait de prendre tout le monde à tout moment rendait les choses plus faciles, plus directes. Peut-être que baiser revenait à conjurer l’angoisse d’une mort violente qui pouvait frapper au détour d’une rue.
N’importe où, en fait. Et n’importe quand.
C’était peut-être aussi pourquoi il n’était pas rare de croiser un couple haletant, furieusement enlacé dans une étreinte furtive et déchaînée, dans une ruelle sombre et sordide. Le sentiment de fin du monde était tel qu’il libérait les dernières chaînes des interdits d’un mode de vie qui visait à soustraire toute animalité. A cette époque, on prétendait lutter contre les bas-instincts des hommes pour tenter de mieux contenir les débordements prévisibles de deux êtres qui, sans bien le savoir, exorcisaient leur haine de la mort, jetant toute leur énergie dans d’invraisemblables excès. Piètre lavage de conscience en des jours où les pires atrocités étaient rendues légales par les lois du dieu Mars.
Raymond n’avait pas échappé à ce phénomène, bien entendu. Il avait recraché dans le ventre de toutes ces femmes les horreurs qu’il avait vues au combat. Et après les combats aussi.
Etrangement, cette infirmière n’avait pas eu droit au même traitement. Sans qu’il ne le comprenne jamais. Ses yeux, peut-être. Sa voix ? Son sourire ? Ses seins ?

-          Va savoir, mon con ! pouffa-t-il.

Raymond décida soudain que tout cela devait rester bien rangé sur les étagères de ses souvenirs. La seule chose qui comptait vraiment, de toute façon, c’était que René avait survécu. Les femmes n’avaient aucune importance. Les femmes ?

-          Ma foi, les femmes…toutes des putes.

Il se leva enfin de son fauteuil, reprit sa tasse et remonta les quelques marches de son perron.Il se sentait d’humeur guillerette, ce matin-là. Avait envie de faire chier son monde avec plus d’ardeur que d’habitude. Se demandait comment il pourrait bien y parvenir…
Soudain, l’idée lui vint : il allait retrouver ses potes au café. Pas au café de Jojo la Morille. Ce dernier venait de défunter brusquement, toujours acagnardé derrière son comptoir. Quand les poulets vinrent forcer sa porte, suite à la demande angoissée d’une cliente en manque d’absinthe,  ils le trouvèrent figé près de sa caisse enregistreuse. Les mouches faisaient festin de lui, les salopes !
Il puait un peu plus fort que d’habitude aussi… Probable que les petits angelots du Paradis auraient fort à faire avant de lui rendre sa blancheur Bonus, à celui-là. Bref, Jojo était mort d’un infarctus en fin de soirée, un jour de la semaine, à l’insu de tout le monde et dans l’indifférence totale. Ce con refroidissait sous les regards impavides d’une bande de soudards complètement ivres qui n’avaient rien remarqué !
Parce que Raymond et René se promenaient autour de la planète avec Conardus, ils ne surent que trop tard la défection de celui qui les accompagnait depuis plusieurs décennies, des siècles presque, dans les beuveries les plus pantagruéliques de cette banlieue sud parisienne.
Ce fut un gros choc pour nos deux compères. En effet, comment retrouver un tel spécialiste de la boutanche ? Où trouver une cave aussi bien achalandée ?
Qu’il meurt…soit ! Après tout, le plus heureux de tous, c’était encore lui. Il est bien connu que ce sont ceux qui restent qui souffrent, pas ceux qui partent.
Dieu rappelle à lui ceux qu’il aime. Et il devait sacrément bien aimer Jojo pour le rappeler en premier, à moins qu’il n’ait eu la gorge sèche au sommet de son Eden…
En conséquence, Raymond et René durent arpenter les rues, toutes les rues, puis les ruelles, toutes les impasses avant de dénicher quelque endroit honorable et comparable au vaisseau alcoolisé du feu Capitaine Jojo la Morille.

Ils cherchèrent longtemps, c’est vrai. Ils éclusèrent en conséquence, c’est vrai aussi. Prenant quelques cuites carabinées au passage, laissant quelques ardoises de-ci, de-là. Puis, en pleine nuit, sous les lampadaires qui vomissaient leur lueur orangée dans un décor blafard, nos deux ivrognes mirent enfin un terme à leur errance liquide pour poser le pied sur une terre hospitalière…
Dès qu’ils poussèrent les portes collantes de crasse de cette cour des miracles, les puissantes odeurs du malt, mélangées à tous les parfums de l’orge et du houblon,  sautèrent aux narines pourtant habituées de nos deux imprudents retraités. Saisis d’un court vertige, ils s’appuyèrent l’un contre l’autre un bref instant, histoire de ne pas tomber en catalespsie. Fort heureusement, ils étaient en forme. Ils tenaient même une forme olympique, après leurs aventures de globe-trotter.  Alors, ils se regardèrent sans parler. Ils avaient trouvé ce qu’ils cherchaient. Tout leur indiquait qu’içi, une fois passée l’incontournable tournée générale initiatique, ils deviendraient les rois de ce nouveau territoire dédié à l’Homme et ses penchants naturels.
Un bar unique. Une ambiance exclusive. Un décor exceptionnel. Des consommations….irréelles.
Et une fine équipe de soûlots ; des mecs avinés depuis des lustres, marinant dans leur sirop depuis toujours, suintant l’alcool, distillant leurs quarante-cinq degrés d’ivrognerie avec une parcimonie d’auvergnat et une régularité d’horloger suisse.

Il y avait là quelques piliers de comptoirs comme on ne pourrait en trouver nulle part ailleurs. Des types à la barbe naissante, roussie de saletés, blanchie d’alcool bavé. Des trognes burinées au marteau-piqueur, des voix grasses et incompréhensibles, des mains avides qui ne pouvaient plus guère que tenir un verre ou une bouteille. Et des regards vides, à l’image des récipients dont ils estimaient sacrilège qu’ils ne fussent vidés dans la seconde qui suivait leur remplissage.
Le bar ressemblait à une de ces tavernes moyenâgeuses que l’on voyait parfois dans les meilleures séries télé. Un sol de terre battue, partiellement recouvert de paille et de boue. Un immense comptoir en bois noir et luisant de crasse accumulée, sommé d’une longue paillasse en laiton sur laquelle s’appuyait une armée d’ivrognes, assis sur des chaises bancales.
Derrière le comptoir, outre un gigantesque miroir piqué de partout et déformant un peu le reflet de sa désespérante réalité, une multitude de flacons bourrés d’alcools les plus divers. Toutes les couleurs possibles s’y trouvaient, tous les parfums aussi. Et même des breuvages encore inconnus pour nos deux spécialistes.
Entre le miroir, les bouteilles et le comptoir…un duo de serveurs. Deux bonhommes en uniforme noir et chemise blanche, une serviette vissée à l’avant-bras, de longues moustaches en guidon de vélo, comme dans les années folles, des favoris noirs et drus qui roulaient sur leur joues creuses, des regards stricts et attentifs, des cheveux gominés et séparés au sommet de la tête, suivant une raie, blanche et parfaitement droite. Deux mecs issus en droite ligne des Brigades du Tigre.
La salle était bondée, pas très haute de plafond, enfumée par les cigares cubains qui roulaient entre les lèvres de presque tous les consommateurs. Des piliers de pierres grossières ponctuaient d’une arcade régulière un espace réservé à quelques jazzmen fatigués et à une ex-jolie femme en pleine décrépitude.
Elle se trémoussait sur une minuscule estrade, à moitié nue, tentant de séduire un lascar une dernière fois avant de devenir la grand-mère qu’elle refusait d’être… Ses seins, jadis splendides à n’en pas douter, n’étaient plus qu’un paquet de viande en pleine déliquescence, leur pointe visant le sol avec résignation. Vaincus par le poids des ans, les nibards de la dadame, tombaient à mi-ventre pour le plus dégueulasse des effets. Mais cela n’avait pas la moindre importance ; elle était ivre comme tout le monde içi et plus personne ne lui prêtait attention depuis des années déjà… Un brouhaha plein de vie roulait sans cesse en fond sonore, quelques éclats de rire brisaient parfois le ronronnement général.
Personne n’avait fait attention à l’entrée de Raymond et de René. Les deux « R » avançaient comme dans un mirage, dans un décor trop beau pour eux…
Quelques taches sombres par terre, vestiges d’une beuverie mal terminée ou d’une bagarre un peu rude, marbraient le sol. Au pied du comptoir quelques crachoirs remplis à ras-bord, puant l’enfer.
Après une seconde d’hésitation, Raymond avança vers le bar, se sentant déjà chez lui. Il bouscula du coude deux poivrots qui somnolaient à moitié devant le miroir déformant pour se faire une place puis, d’une voix sonore, héla l’un des serveurs.

-          Salut, mon gars ! Tu nous verseras deux verres de ce que vous avez de plus sérieux içi, à mon ami et à moi-même, s’il-te-plaît.

Le serveur leva le nez des verres qu’il astiquait avec énergie, comme tous les serveurs du monde, pour repérer d’où venait la commande puis, d’un geste souple, posa verre et torchon pour empoigner une bouteille sombre et poussiéreuse. Il versa de ce nectar noir et sirupeux dans deux grands verres qu’il fit ensuite glisser jusque devant les deux nouveaux consommateurs.

-          Offerts par la maison pour votre première venue içi, messieurs, fit le serveur d’une voix monocorde.

René et Raymond se regardèrent d’un œil réjouit puis, faisant tinter leur verre l’un contre l’autre, firent cul-sec sans même savoir ce qu’il y avait dedans.
Ce devait être de la lave, à peine sortie des grottes de l’enfer !
Le breuvage, périmé depuis des siècles (au moins)  leur brûla la gorge avant de s’attaquer à leur tuyauterie interne… René resta immobile quelques secondes, a demi-assommé, Raymond fit claquer sa langue de plaisir, heureux de trouver enfin un breuvage dont il ne savait encore rien. Et tant pis pour les brûlures d’estomac.

A ce moment-là de la soirée, tout allait encore très bien.
C’est quand Raymond demanda une nouvelle dose du même liquide que les choses changèrent un peu. Le serveur stoppa son astiquage en un clin d’œil. Les conversations cessèrent d’un coup. Les éclats de rire cessèrent aussi, ainsi que la musique, les parties de billard, et tout le reste. Et tous les regards se tournèrent vers Raymond qui ne remarqua rien sur le moment. Le serveur s’approcha doucement de lui, l’œil interrogateur, comme s’il n’était pas complètement sûr de l’avoir entendu demander du rab…

- Je vous préviens, monsieur, seule la première boisson est offerte. Vous devrez payer toute autre consommation.
- Oui, et alors ? N’est-ce pas comme ça que ça carbure dans le commerce ?  Allons, mon pote, fais péter sa sœur en vitesse, siouplaît, coupa Raymond.

René vit avec inquiétude s’approcher quelques personnes. Ils avaient de sales trognes. Presque tous ivres, l’air hagard ou carrément partis vers Saturne, voire plus loin encore. Tous puaient l’alcool et la sueur, et aussi la crasse de ceux qui se négligent, la poussière et la fermentation. Ça ne faisait que rajouter des senteurs, mêlées en un cocktail écœurant.
Le type du comptoir remplit une deuxième fois le verre. Raymond s’en empara pour se le coincer dans le gosier d’un coup sec du coude. Envoyé, c’est pesé !

Alors là… léger murmure d'admiration dans l’assistance qui se densifia rapidement, au point de constituer une masse que l’on pourrait qualifier de compacte, sans se tromper. Et avinée au plus haut point. Le deuxième serveur, copie conforme du premier, s’empressa de rappeler qu’il était interdit de fumer dans l’enceinte du bar. Il devait redouter une explosion à cause des vapeurs alcoolisées de ses clients, le malheureux. Un de ces derniers d’ailleurs, un type énorme avec une tête ronde et couverte d’une chevelure-serpillière grisonnante, sale et hirsute, sommant un visage rubicond, au milieu duquel une paire d’yeux glauques et vitreux cherchaient un souvenir de clarté pour avoir encore un peu l’air humain, se mit en tête de tâter le bras de Raymond pour s’assurer qu’il était bien fait de chair et d’os…
Le retraité comprit à cet instant que quelquechose de grave allait se produire. Il connaissait bien ce moment-là. C’était l’instant où se nouait les coalitions les plus folles, les plus abjectes aussi, pour lancer le feu d’une compétition qui relevait de la notion d’espace vital. Pas à la mode du vieil Adolf, mais plutôt à celle du prof Darwin. Parce qu’il était déjà convaincu qu’içi, quelque part, planqué sous un rocher ou derrière une dune de canettes vides, un cachalot plein de bière et de drame assurait la place enviée de champion local de la gnole.

Vous ne savez pas ce que c’est, hein ? Avouez…allez, il  n’y a pas de mal à reconnaître des petites lacunes de ce genre, vous savez. C’est normal, vous vivez dans votre petit univers de bourgeois plus ou moins grasseyant, enrobé d’une épaisse couche de pognon et de préjugés. Ainsi, comment connaître la vie trépidante des moins que rien, n’est-ce pas ? Oui, oui, tous les petits, les fameux "sans-dents" que vous piétinez d’un pas négligeant, pouffant de rire en évoquant les conditions de vie qu’ils subissent de leur côté pour que vous puissiez continuer de vous vautrer dans votre petit luxe de pacotille.
Ils ne vous en veulent pas, vous savez. Non, ils ne vous en veulent pas.
Ils font comme vous faites à leur encontre ; ils vous emmerdent. C’est tout.
C’est indolore, inodore, inutile et tout et tout. Pourtant, ça leur fait un bien fou. Ça leur permet de supporter la crasse et la fange dans laquelle vous les maintenez, de peur de devoir vous-même y mettre un ripaton un jour.

Alors, je vous explique la nature de leur petit jeu de ce soir ? Oui ?
Super, vous mourrez un petit peu moins con ce soir.
Donc, le champion de la gnole, c’est celui qui, trônant à une petite table ronde, face à un mec dont il ne sait rien, est capable de se remplir la panse d’un maximum de verre d’alcool fort et blanc. Il faut boire plus que son rival qui, généralement, tombe à la renverse après avoir dépassé sa côte d’alerte personnelle.
En général aussi, et seulement pendant les premiers tours, ça va pas trop mal. Tout le monde s’en sort plus ou moins honorablement. Seules les tapettes et les mous du coude se sauvent pour aller vomir leur misère personnelle dans les lavatories du bar (entartrées depuis des siècles, les chiches, cela va sans dire)
D’ailleurs, et puisqu’on parle des tapettes, celles-ci en profitent pour s’enfiler un de ceux qui vont au refile. Un petit coup de rein perdu sans crier gare dans un cul dressé bien droit, offert au premier venu, fut-il ivre au dernier point, ne se refuse jamais, n’est-ce pas ?
Au fil de l'épreuve, les âmes de champion commencent à poindre après que la moitié des adversaires soit out. Là, on commence à voir ceux qui encaissent mieux et plus longtemps que le commun des mortels. Ensuite, beaucoup plus tard, émergent les champions, les rois de la picole.
Raymond soupira un grand coup. Il n’avait pas envie de perdre trop de temps pour imposer sa suprématie dans ce qui n’était encore qu’un bouge (puisqu’il n’en était pas encore le souverain incontesté, vous comprenez ?)
Il se plaça bien en évidence au milieu du comptoir. D’un regard circulaire, il chercha le meilleur endroit pour éclairer cette sinistre grotte de sa lumière céleste. En profita pour craquer quelques louises bien moisies pour commencer le travail de sape des adversaires à venir…
Il repéra assez vite une table en plein milieu de la salle, s’y dirigea d’un pas sûr et conquérant. Il relevait déjà le défi que personne ne lui avait encore lancé.
Il put ainsi juger de la qualité de l’environnement puisque tout le monde semblait avoir aussi compris qu’une lutte féroce était sur le point de commencer. Sans jeter un regard à la foule qui s’agglutinait maintenant autour de lui, il prit place. Un serveur se pointa sans tarder, les bras chargés de petits verres de gnole remplis à ras-bord… en fit une double pyramide puis libéra la place.
Un peu plus tard, jouant des coudes et bousculant les plus embrumés par le vin fort, un type courtaud et rouge écrevisse émergea de la masse des spectateurs.

- C’est toi, le champion ? demanda Raymond avec un sourire large comme la gueule d’un requin océanique.
- Ouais, mon gars. Et tu vas bientôt savoir pourquoi… répliqua l’autre d’une voix sortie d’un cimetière.
- Prenez place, mon cher ami, l’invita Raymond en accompagnant sa voix d’un geste ample du bras et de la main.

Maladroit parce que confit dans sa graisse, le bonhomme ahana jusqu’à la chaise et y déposa son quintal et demi d’os, de viande et de vinasse. René venait de prendre place derrière Raymond, comme au bon vieux temps, pour parer à toute éventuelle entourloupe venant des lignes arrière. Les planqués ont toujours  un faible pour les coups tordus et vicieux. Mais avec René, Raymond pouvait se consacrer à son défi sans s’inquiéter de quoi que ce soit. Il savait que son compère opèrerait avec discrétion et célérité pour le protéger en silence…

Ne manquait plus que l’arbitre. En effet, même dans les vases putrides de la misère, la notion d’honneur et de probité avait court. Pardon ? Il n’y a plus guère que chez les pauvres que l’honnêteté existe encore ? Ma foi, c’est vrai, tellement vrai. J’avais espéré qu’au fond des gobelets d’argent subsistait encore un peu d’honnêteté mais…bien entendu je me trompais lourdement. Ce n’est pas grave, camarade lecteur, bientôt nous serons tous assez ivres pour ne plus nous encombrer de ce genre de considérations. Ces fameux riches et autres malandrins de haut vol pourront se vautrer dans leur luxure habituelle sans plus se préoccuper du moindre problème de conscience, puisque nous serons ivres à mourir.

L’arbitre donc…
Compte tenu des lieux et de l’ambiance, il fallait que cet arbitre fût à la hauteur des enjeux. Un personnage rude, impitoyable, insensible, laid comme un sourire électoral un soir de défaite. Un caractère dénué de tout sentiment humain, éloigné au possible de toute compassion pour ses contemporains. Un modèle de charognard qui n’avait qu’un bloc de pierre à la place du cœur et un océan de glace à la place du cerveau.

Bref, une femme quoi.

L’arbitre qui se présenta donc à la foule déjà houleuse était une femme. A notre époque de grands progrès sociaux de tous genres, allant de l’abandon de ses enfants (coupés en menus morceaux puis entreposés dans le congélateur familial) aux unions sulfureuses d’un couple du même sexe, en passant aussi par l’incroyable revendication de deux pénis à disposer du droit de se reproduire dans le trou du cul de son prochain, rien ne pouvait surprendre personne dans ce bar dantesque. Et quoi de plus normal ? Les femmes picolent tout autant que les hommes. Il y a juste que, pour elles, on a collé des fleurs roses sur les bouteilles et inventé des noms plus sympathiques.
De toute façon, Raymond était déjà au summum de la concentration, ne gardant qu’un pied dans la réalité pour mieux se forger un moral d’acier, une volonté d’airain, une ambition de présidentiable.
Bref, il allait bouffer du concurrent en même temps qu’il allait vider les entrailles de la cave à vins du coin. Alors, que l’arbitre possède un bourdon coincé entre les valseuses pour sonner tous les quarts d’heure, ou une faille de San Andreas à la place, il s’en moquait éperdument. Il jaugeait son adversaire, en attendant de le soumettre.
Celui-ci venait pile de prendre place à son tour. En soufflant comme une forge en plein travail, il parvint à déboucler son ceinturon puis à déboutonner sa braguette. Il lui fallait être le plus confortable possible avant la grande épreuve. La grande épreuve, oui, parce que ce baron de la picole avait finalement compris que ce soir serait le grand soir ou la dernière de ses défaites. Sans connaître son adversaire, il savait qu’il avait affaire à un redoutable concurrent. Le genre de mec capable d’allonger un régiment de dragons en campagne, apte aussi à donner le change pour mieux faire croire en une faiblesse passagère. Pseudo faiblesse que tout rival insouciant prendrait pour une occasion de finir vite un travail qui ne se gagne que sur le long terme…
L’arbitre, qui ne mesurait qu’un mètre vingt les bras levés (mais deux mètres quatre-vingts de diamètre, sans inclure les seins) se trouva obligé de monter sur la table des joueurs pour imposer le silence dans la salle.
Elle était tellement laide que sa simple venue avait suffit. En effet, les spectateurs stupéfaits par tant de laideur, tant extérieure qu’intérieure, restaient figés d’horreur. Etait-ce l’atroce verrue velue fichée au bord de sa narine gauche ? Ou encore la sérieuse dissymétrie horizontale de ses poches mammaires ? Le volume impressionnant de ses hanches ? Un peu de tout ça à la fois, peut-être.
En fait, cela était très certainement dû à son haleine fétide. Ce qui expliquait le silence des autres, tellement occupés soudain à dégotter une ultime gouttelette d’oxygène (seulement chargée d’alcool) pour ne pas mourir asphyxiés quand elle ouvrit la bouche pour réciter les règles du combat en attente…

Il faut bien dire que lorsqu’une femme commence à parler, les hommes se taisent. Non pas en raison du débit invraisemblable de paroles qui fusent mais plutôt à cause de l’odeur pestilentielle des mensonges, faussetés et autres conneries qui éclatent en bouquets sonores.

Bien, le silence fut enfin gagné et la voix nasillarde de la bonne femme récita :

- Alors, je vous invite à ne pas tricher, c’est clair ? Je fous mon pied au cul de celui qui essaie de vider son verre ailleurs que dans son clapet. Je disqualifie immédiatement celui qui laisse une quelconque quantité de liquide dans son verre. Pour m’en assurer, je ferai moi-même le test systématique de vérifier les verres de chacun des concurrents. On vide un verre à la fois. D’abord un joueur, ensuite l’autre joueur. Si je vous vois picoler en même temps, je confisque l’intégralité des verres à finir et je déclare les deux joueurs vaincus. Nous sommes d’accord, messieurs ? fit-elle d’une voix hargneuse.
Les deux intéressés opinèrent en silence, d’un simple mouvement de menton.
Le combat allait enfin commencer…