A l’aube de ma vie, je fus un être de chair et d’os, un hominidé de la toute première génération. J’avais encore du mal à me tenir debout, pourtant je me distinguais déjà par mes nombreuses capacités d’adaptation. Sans elles, je n’aurais pas survécu dans ce monde sauvage et dangereux.

Certes, mon existence fut courte et chaotique mais si cette méchante blessure au thorax ne s’était pas mise à pourrir si vite, je suis persuadé que j’aurais pu vivre quelques années de plus.

Ma charogne ne demeura pas très longtemps à sécher au soleil : quelques charognards affamés se chargèrent de ma dépouille pour en faire festin. Profitant de l’aubaine d’un repas sans combat, ils festoyèrent rapidement, je n’étais pas bien gros, puis abandonnèrent mes restes pour chercher pitance ailleurs. Au moins leur avais-je permis de se prolonger eux-mêmes de quelques jours, ce qui n’était pas si aisé à l’époque.

Mes ossements demeurèrent ensuite longtemps, là, à l’endroit même où j’avais rendu mon dernier souffle.  Parfois bousculés par les pas indifférents de mastodontes itinérants, mes restes s’éternisèrent sur place, peu à peu recouverts de poussière, de terre et de tout ce que Mère Nature n’estimait plus utile à sa propre survie.

Des milliers, puis des millions d’années m’ensevelirent, m’éloignant toujours un peu plus de la surface, effaçant pour longtemps jusqu’à la connaissance de ma présence  sur Terre, alors que continuaient pourtant les sempiternelles luttes animales.

Une longue série de mouvements souterrains me firent tomber dans une infractuosité qui ne cessa de prendre de l’ampleur, mêlant mes restes à ceux d’une multitude d’autres fantômes qui fossilisèrent avec moi.

Au terme d’une infinie et secrète alchimie, nous nous transformâmes tous en une épaisse et noire soupe primordiale. Visqueux, odorant, ce curieux bouillon finit un jour par atteindre la taille d’un océan souterrain. Chacune de nos molécules fusionnèrent. Tous ces inconnus, morts après moi pour la plupart, venus de toutes les ères accumulées, se fondirent de concert avec moi pour longtemps encore, loin dans les tréfonds de la planète. Immobiles et silencieux, tapis dans les entrailles de celle qui nous avait portés, nous reposions en paix, heureux.

Mais cette belle insouciance prit fin quand, par un désastreux hasard, une faille dans notre manteau protecteur chemina jusqu’au jour, redécouvrant les bienfaits de la lumière solaire.

Quelques millions d’années s’étaient écoulés. La surface avait beaucoup changé. La nature aussi, mais certaines choses restaient identiques. Revint en nous, au moins pour une partie d’entre nous, le souvenir de la beauté d’un ciel sans nuage, et aussi la merveilleuse sensation d’un vent doux et tiède, et puis, encore, les chants clairs d’un monde en perpétuelle effervescence. Soudain, nous eûmes envie de découvrir nos descendants. Nous réagîmes comme autant de grands-parents privés trop longtemps du bonheur de jouir un peu du spectacle émouvant de leurs petits-enfants.

Après tout, n’étions-nous pas les fondateurs de toutes ces espèces animales qui prospéraient sur nos tombes ?  Les premiers d’entre nous, arrivés à la surface, se trouvèrent vite repoussés, éjectés en plein air : la foule de curieux se fit trop pressante.

Tous ne voulurent pas revenir à la surface, bien sûr. La curiosité s’émousse peut-être au fil du temps. C’est pour cette raison qu’apparurent seulement quelques flaques pour commencer, suivies de marais riches en goudrons. Ci et là, quelques lacs s’étalèrent, paresseux mais heureux de revoir le jour et ses couleurs.

Disséminés dans des endroits déserts, nous regrettâmes longtemps de ne croiser personne, pas la moindre trace de vie. Puis, les choses changèrent doucement.

Jusqu’au jour où l’un de mes semblables s’approcha très près de nous. Notre surprise et notre ravissement furent une récompense à la mesure de notre patience infinie.

Nous avions, hominidés, beaucoup changé.

Mon petit-fils, appelons-le ainsi, marchait bien droit, avec aisance et vivacité. Beaucoup plus grand que moi, presque deux fois, il ne portait plus le même pelage, n’en gardant même que de maigres vestiges sur le visage, principalement. Il dissimulait son corps sous du coton tissé de toutes les couleurs, masquant la quasi-totalité de son corps robuste. Des vêtements…

Idée un peu saugrenue si on tenait seulement compte du soleil de plomb qui écrasait la contrée où il vivait mais, nous l’apprîmes un peu plus tard, les humains avaient découvert, défriché puis colonisé d’autres contrées, autrement plus hostiles et aux climats bien plus rigoureux.

Cet inconnu s’approcha au plus près, toucha notre surface d’une main hésitante et curieuse. Il fallut peu de temps avant que lui et ses congénères ne fissent de nous un instrument essentiel à leur évolution. Notre aspect huileux et notre provenance leur inspira le nom de pétrole ; huile de roche.

Et, après quelques siècles passés à n’utiliser qu’un infime partie de nos propriétés, ils se mirent soudain, en moins de deux cents de leurs années, à tout dévaster dans le monde pour extraire des sous-sols tous les cimetières liquides que leurs technologies, de plus en plus élaborées, exploitaient jusqu’à la dernière goutte.

Jouer avec les morts fut toujours un jeu dangereux.

C’est quand ils répandirent un grand nombre des nôtres sur les côtes fragiles des continents qu’un grand mouvement de révolte gronda parmi nous. Gâcher nos mânes parce que leur frénésie et leur appât du gain les rendaient aveugles nous fit horreur mais rien ne semblait pouvoir les arrêter. Sans cesse, ils creusaient de plus en plus profondément. Ils renversèrent les montagnes, ouvrir des plaies immenses un peu partout sur la planète puis, quand ils n’eurent plus rien à extraire des terres, ils se lancèrent sur les mers pour continuer leurs massacres. Nous disparûmes totalement de la surface du monde et après quelques années de plus, ils détruisirent nos dernières gouttes. Ils en avaient fini avec l’huile de roche. La fête était finie pour eux. Il était temps pour eux de payer pour leur folie. Puisqu’ils avaient tout détruit de nous, il était juste que les Hommes disparaissent. Jusqu’au dernier.

Mère Nature décida de se débarrasser d’eux.

Ces pages décrivent leur extinction.